Toute action visant à l'expurger de nos vies est désormais légitime. Ce n'est d'ailleurs une question de temps avant que l'ensemble des municipalités du Québec ne modifie leur règlement de zonage afin d'interdire l'implantation des restaurants fast-food à proximité d'une école. À une époque pas si lointaine, la mienne par exemple, alors que les gouvernements avaient plus à faire que de se soucier de la vie privée des gens, le contrôle de la malbouffe à l'extérieur de l'école était assuré de façon beaucoup plus arbitraire.
J'ai fait mon arrivée au secondaire dans une polyvalente toute neuve, construite juste en face d'un restaurant dont le menu se déclinait en trois mets plus ou moins variés: frites, hot-dogs et hamburgers.
Aujourd'hui comme dans le temps, l'équation était fort simple: la frite sauce de chez Poulin & Frères valait n'importe lequel filet mignon. Et en plus, nous avions la possibilité de digérer notre repas en tabassant une robuste machine à boules à 25¢. Le paradis pour une jeune de 14 ans!
Comme vous vous en doutez, il était évidemment interdit d'y aller sous peine de goûter à la médecine du directeur. Et celle-ci, laissez-moi vous le confier pour y avoir goûtée, était d'une amertume qui ne donnait pas envie d'y revenir.
Il faut dire que celui qui assurait l'autorité, un frère mariste répondant au nom de Louis-Nazaire Labonté, n'entendait pas à rire avec les récalcitrants de mon genre. Flambant neuve, mon école avait été construite pour remplacer un ancien couvent qu'on avait détruit, parce que trop vétuste. Rien n'y avait été récupéré… sauf le directeur.
Celui-ci, du haut de ses 5 pieds et quelque et d'une perruque – dont on s'amusait à dire qu'il y ajoutait des pellicules pour faire plus vrai – se postait à l'occasion à l'entrée de la cour d'école pour y intercepter, au retour de la récréation du midi, les malbouffeurs de mon genre.
Aussi bien vous le dire, le frère Labonté portait bien son nom: avec sa main de fer dans un gant de crin, il était généreux dans ses châtiments mais bien peu dans sa miséricorde. Devant un gymnase rempli par six cents étudiants, il obtenait un silence immédiat du seul fait qu'il se levait de son fauteuil pour se diriger vers le micro. Évidemment, un fin analyste y décèlerait là davantage le fruit de la crainte que du respect mais bon, on ne s'embarrassait pas des subtilités psychologiques à l'époque.
Le Frère Labonté est aujourd'hui décédé mais Poulin & Frères sert toujours ses frites. Je n'y suis allé depuis une éternité mais j'imagine que l'endroit est encore fréquenté par les ados sur l'heure du midi. La machine à boules? Je ne sais pas mais je crois qu'à l'heure du Xbox 360, elle n'est plus dans le coup.
Alors, la malbouffe? Laissez-moi vous dire qu'avec le Frère Labonté, les règlements de zonage n'étaient pas nécessaires, mais comme la méthode forte a ses limites, j'aime toujours autant les frites sauce qu'il y a trente ans…

