Nous sommes toujours attachés à nos premières. Premières paires de patins, première débarque en bicycle, premier baiser, première blonde, premier char.
Le mien, c'était un Pontiac Acadian 1978 de couleur brune. Un brun très, très… très quelconque finalement. Dans la cour à ferraille où je me l'étais procuré, Jean-Guy Le Mécanicien – voilà un prénom prédestiné pour un garagiste – me l'avait vendu pour 1800$ non sans m'avoir laissé entendre que c'était un prix d'ami, juste pour moi.
Un véritable vol pensais-je à l'époque tout fièrement. Avec le recul de l'expérience, je constate aujourd'hui qu'il s'agissait effectivement d'un vol mais que la victime n'était pas celle que je croyais.
Mais bon, j'avais de quoi me consoler. Ne disait-on pas alors: Grosse Corvette, petite kekette. Petite Chevette, grosse… . Et comme les Acadian étaient les sœurs jumelles des Chevette, je me suis tout naturellement rabattu sur cette croyance pour aller émerveiller les filles du coin.
Et comme de fait, j'en ai attrapé une. Et autant vous le dire, ce n'est pas ma voiture qui l'a épatée, car je la fréquente encore aujourd'hui.
Ne faisant ni une, ni deux. Avec ma copine, je remplis à ras bord de bagage l'Acadian et direction Charlevoix. Ces petites voitures étaient plutôt rudimentaires en fait de mécanique et d'équipements. La suspension était plutôt subtile, sinon absente, tandis que les freins… Bon, n'en parlons plus.
Alors, si jamais vous avez déjà emprunté la côte des Éboulements, pour rejoindre Saint-Joseph-de-la-Rive et accéder à l'Isle-aux-Coudres, vous savez que vous y rendre en Acadian n'est pas particulièrement recommandé.
C'est sur cette même pente abrupte que 44 personnes âgées de Saint-Bernard-de-Beauce avaient perdu la vie en 1997 lorsque l'autobus qui les transportait s'était écrasé dans le ravin. Et bien dix ans plus tôt, c'est un Bernard de la Beauce qui était venu près de subir le même sort.
Une fois arrivée en bas de la côte, alors que l'odeur des pneus brûlés te monte au nez, tu ressens un mélange de soulagement et d'inquiétude. Soulagement parce que tu es sain et sauf et inquiétude parce que tu ignores si le moteur de ton Acadian sera suffisamment puissant pour te reporter au sommet…
J'ai roulé environ deux ans à bord de mon char. Puis, j'ai eu une offre pour acquérir un Sentra qui était fabriqué à l'époque par Datsun. À peu près au même moment, mon meilleur ami a démoli sa voiture dans un accident. Le cœur sur la main, je lui avais cédé ma rutilante Acadian… pour une bière. Vous me direz que je me suis fait roulé une seconde fois, je vous rétorquerai que c'était… une grosse bière.
De toute façon, ma Pontiac ne s'est jamais remise de cette abrupte séparation. À peine dix jours après notre rupture, son moteur a rendu l'âme. Requiescat in pace: qu'elle repose en paix…

