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L'Hebdo du St-Maurice
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Hommage à un héros oublié

Article mis en ligne le 14 septembre 2007 à 9:27
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Hommage à un héros oublié
Au cours de cette semaine, disparaissait le dernier de la cinquantaine de vétérans de la région de Mékinac à avoir combattu pendant la Seconde Guerre mondiale. En effet, M. Rosaire Saint-Gelais de Sainte-Thècle s’éteignait à l’âge de 88 ans après une vie bien remplie. Avec lui, disparaît le dernier témoin de notre région de cette formidable Croisade pour la liberté que fut la Dernière Guerre Mondiale.
J’ai fait la connaissance de M. Saint-Gelais en 1999 alors qu’il était déjà âgé de 80 ans. C’était un homme sympathique et jovial, avec un moral à toute épreuve. Il avait accepté avec beaucoup de réticence de venir rencontrer mes élèves dans mon cours d’histoire à l’école secondaire Paul-Le Jeune de Saint-Tite pour partager avec eux ses souvenirs de guerre. Comme beaucoup d’autres vétérans, ses souvenirs, il les gardait enfouis dans sa mémoire depuis trop longtemps. Cette rencontre fut pour lui comme une libération. Par la suite, c’est avec beaucoup d’assurance et de sérénité que M. Saint-Gelais venait rencontrer mes élèves chaque année. C’était un événement à l’école, il était attendu avec beaucoup d’impatience et son témoignage captivant était beaucoup apprécié des élèves et contribuait à leur faire réaliser tout ce qu’ils devaient à cette génération qui avait sacrifié une partie de leur jeunesse pour défendre la noble cause de la liberté.

M. Saint-Gelais était un homme simple et modeste. Mais il était aussi un héros, un de ces nombreux et modestes héros oubliés par l’histoire. Car qui au Québec se souvient qu’environ 160 000 Canadiens français servirent volontairement en Europe pendant la Dernière Guerre Mondiale. Comme tant d’autres, il aurait pu se cacher pour échapper à la mort et aux horreurs de la guerre. Qui aurait pu lui reprocher ce geste bien compréhensible? Mais M. Saint-Gelais avait un grand sens du devoir et il avait pleinement conscience de l’importance du geste qu’il posait en décidant de revêtir l’uniforme.

Monsieur Rosaire Saint-Gelais avait tout un vécu à partager avec mes élèves. Il est entré dans l’Armée canadienne à l’âge de 21 ans en 1941. Après plusieurs mois de service, il se porta volontaire pour le service outre-mer dans les rangs du 4ème Régiment d’Artillerie Moyenne, le seul régiment d’artillerie formé entièrement de Canadiens français de l’armée canadienne.

En 1942, il traverse outre-mer. En Angleterre il sert, entre autres, de chauffeur au célèbre colonel Pierre Sévigny, alors capitaine. Le 6 juillet 1944, M. Rosaire Saint-Gelais et son régiment arrivent en renfort en Normandie pour participer à la bataille de Caen. Par la suite, M. Saint-Gelais prend part à toute la campagne de Normandie, dont la fameuse bataille de Falaise. Il participe à la Libération de la France, la prise de Boulogne, la terrible bataille de l’Estuaire de l’Escaut en Belgique, la traversée du Rhin en Allemagne et la Libération des Pays-Bas. Après plusieurs mois d’occupation, M. Saint-Gelais est rapatrié et libéré du service militaire en janvier 1946. En tout, il passa 11 mois au front, affrontant les périls de la guerre dans des conditions d’existence pitoyables, témoins de scènes de violence et d’atrocités qui hanteront ses souvenirs pendant des années.

Pendant la guerre, M. Saint-Gelais a rempli les fonctions les plus diverses : comme artilleur, il servait sur une pièce de 6 pouces pouvant tirer un obus de 100 livres à 15 km de distance; comme chauffeur, il conduisait toutes sortes de véhicules au sein de son régiment : jeeps, camions, citernes, véhicules blindés, motocyclettes. M. Saint-Gelais a participé comme chauffeur à plusieurs missions périlleuses d’observation avancée en première ligne avec le capitaine Pierre Sévigny envers qui il éprouvait une profonde admiration.

M. Rosaire Saint-Gelais a aussi pris conscience des horreurs du nazisme, car il a participé au nettoyage du camp de concentration nazi de Bergen-Belsen où lui et ses camarades de guerre ont eu la pénible tâche d’ensevelir plus de 25 000 cadavres que les tortionnaires nazis avaient laissé pourrir au soleil. Parmi eux se trouvait peut-être même le cadavre de la célèbre Anne Frank qui y avait perdu la vie quelques semaines seulement avant la libération du Camp. C’est vraiment à cette occasion que M. Saint-Gelais a vraiment pu mesurer toute la signification de son engagement militaire, car cette expérience l’avait profondément marqué. M. Saint-Gelais avait dit à mes élèves que la guerre était bien la pire chose qui puisse arriver sur terre et qu’il fallait tout faire pour l’éviter. Mais aussi qu’il y avait des circonstances où on ne pouvait l’éviter, car il y a des causes justes plus grandes que nous qui méritent que l’on risque sa vie. Il ne regrettait nullement d’avoir fait son devoir pendant la guerre, car il était fier d’avoir contribué à combattre cette horreur qu’était le nazisme.

Après la guerre, M. Saint-Gelais a épousé madame Clotilde Trudel de Sainte-Thècle qui lui donna 2 enfants. Il se fixa dans cette municipalité, ouvrit une épicerie, éleva dignement sa famille, s’impliqua auprès des jeunes dans le sport amateur et mena une vie tout ce qu’il y a de tranquille dans sa communauté. Personne ne pouvait soupçonner que cet homme attachant avait pu un jour faire la guerre, vivre de telles aventures et voir de telles atrocités.

Au cours de l’année dernière, 28 de mes élèves prirent part à un projet d’échange international avec un lycée de Caen en Normandie, là même où M. Saint-Gelais avait combattu pendant la guerre. Ils avaient eu la chance de le rencontrer à trois occasions à l’école et avaient développé envers lui beaucoup de respect et d’admiration. Ils avaient pris conscience à son contact qu’un homme ordinaire pouvait en certaines occasions accomplir des choses extraordinaires et que des hommes de chez nous s’étaient trouvé là, à l’endroit et au moment où s’était joué le destin de l’Humanité. Ils avaient pris M. Saint-Gelais en affection et l’appelaient tout simplement « Rosaire ». Ils avaient généreusement payé une plaque commémorative au nom de M. Saint-Gelais qu’ils avaient inaugurée le 16 mai 2007 au Centre Juno Beach (le musée militaire canadien en Normandie) lors de leur séjour en Normandie. Le nom et la contribution de M. Saint-Gelais se retrouvent donc gravés à jamais en compagnie de celui de milliers d’autres vétérans canadiens, face à la plage où il a débarqué il y a de cela tant d’années pour libérer l’Europe de la tyrannie nazie.

Pour moi et pour les dizaines d’élèves qui ont eu la chance de le côtoyer, Rosaire Saint-Gelais est un exemple de courage et de sacrifice. Il incarne pour nous ceux qui ont contribué à sauver l’humanité de la monstrueuse tyrannie nazie au prix de souffrances que nous n’avons pas le droit d’oublier. Merci Rosaire, ce que nous vous devons n’a tout simplement pas de prix.



Jean-Pierre Frigon

Professeur d'histoire, école secondaire Paul-Le Jeune

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