Quelques mois avant le départ sans retour de son épouse Micheline Charrette, Clément Gélinas vivait le parfait bonheur d’un sexagénaire aussi épanoui que fier de la complicité de sa compagne de vie, toujours créatrice, si active, aussi vive en pensée qu’en enjambée.
Sucrerie de l'au-delà
La Grande Faucheuse est bien vivante, elle frappe en tout temps, en toute occasion, sans prévenir, sans raison. Une mort qu’on maquille, que l’on cache et dont on s’empresse d’en faire disparaître toute trace comme une maladie honteuse. D'ailleurs, tout individu qui ose en parler ouvertement intimide, fait peur, dérange les convenances de nos mœurs contemporaines, met à la gêne et dans l’embarras ses interlocuteurs.
Et pourtant, feu le poète Félix Leclerc a écrit et chanté bien fort que dans «la mort, c’est plein de vie là-dedans». Même que selon Marc Aurèle le seul fait de penser à la mort fait mieux vivre… et tu trouveras le soulagement, si tu vis chacun des actes de ton existence comme si c’était le dernier. Pierre de Ronsard signale avec justesse que: Belle fin fait qui meurt en bien aimant. Socialement, il est reconnu que la jeunesse se croit invincible, que la vieillesse se sent vulnérable et que mourir donne toujours du poids aux qualités qui nous furent refusées de notre vivant.
Confronté à la mort
Le phénomène de la semaine, Clément Gélinas célèbre aujourd’hui même son 62e anniversaire de naissance (8 mars 1946). Il est vitrier de métier depuis plus de 43 ans d’usure au travail mais non d’usure au bonheur malgré la routine. Il est père d’un fils de 41 ans, Pierre Gélinas, surnommé Pierrot.
Le 1er avril 2007, son épouse Micheline Charrette de Baie Shawinigan alors âgée de 61 ans l’a quitté soudainement pour un monde meilleur. Depuis Clément est comme un oiseau blessé qui tente par le vol de guérir ses ailes... de guérir sans elle. Il parle d’elle, des moments heureux vécus à deux. Son débit est entrecoupé de silences imposés par l’émotion. «Elle est partie emportant beaucoup de moi-même, mais j’ai hérité tout autant d’elle pour continuer seul le chemin», dira-t-il d’un ton si attendrissant, toujours aussi amoureux. J’admire et j’affectionne cet homme pour son courage, sa noblesse et sa tendresse d’affronter la cruelle épreuve d’une aussi brutale et fatale séparation. «Le malheur de t’avoir perdue ne doit pas me faire oublier le bonheur de t’avoir côtoyée comme la perle rare de ma vie,» m’a-t-il chuchoté d’une voix à peine audible.
Comme la sève d'un doux souvenir
Il faut dire que feue Micheline a créé de toutes pièces la cabane à sucre sur l’érablière familiale qu’elle a baptisée La Chanterelle sise au 1140, Chemin Principal à Saint-Mathieu du Parc. Depuis 1996, les plans du bâtiment, la décoration intérieure, les recettes, les scénarios d’accueil et de service sont le fruit de son travail acharné.
C’était son bébé, son hobby… une grande raison de se vivre heureuse au quotidien de 5 h le matin à 22 h en soirée avec ses chevreuils en captivité et ses poules en liberté.
En hommage posthume, Clément a décidé de quitter son emploi à la vitrerie pour poursuivre l’œuvre de son épouse de regrettée mémoire avec la complicité de son fils Pierrot et de sa bru Lyne. «Micheline y a mis tellement d’effort et d’audace que j’ai le goût de perpétuer ses accomplissements», de renchérir l’endeuillé Clément. «C’est l’héritage qu’elle m’a légué et je profiterai de son élan pour faire fructifier son rêve de vie», rajoutera-t-il d’une voix déterminée et reconnaissante, par des propos pleins d’admiration, d’affection et de respect. Soudain, il devient volubile et blagueur comme si l’humour pour lui devenait le sentiment du désespoir libéré de ses ancrages.
Signalons qu’un auteur a dit un jour: «Le poète est mort, ne pleurez pas, il vous reste sa poésie». Mon cher Clément, sèche tes larmes, ta bien-aimée Micheline, la fondatrice de La Chanterelle est partie sans pouvoir te donner la main, mais son œuvre et ses recettes demeurent. Elle ne demande pas mieux de survivre grâce à toi en faisant bénéficier le plus grand nombre de palais, amateurs de la gastronomie de la cabane à sucre, qui dégusteront dans la joie toutes «ses sucreries de l’au-delà».