OPINION-Sédentaires anonymes
L'homme au bout du fil est à la recherche d'une photo publiée dans L'Hebdo.
- C'est un gros avec des lunettes qui l'a prise avec un kodak!
Mon cerveau fonctionne à pleine vapeur. Il est 9h15 et j'ai déjà un quatrième café derrière la cravate que je ne porte d'ailleurs jamais.
Un gros à lunettes? Hugo Lemay porte bien des barniques mais il ne travaille plus ici et il ressemble plus à une échalote qu'à un rutabaga. Alors que je réfléchis, mon regard s'incline de quelques degrés, jusqu'au petit monticule en dessous de ma poitrine.
- C'est moi qui étais là!, lui répondis-je, d'un ton cassant.
Dans ce cas-ci, j'aurais pu emprunter la célèbre parole d'Obélix: «Non, je ne suis pas gros, juste un peu enrobé!» De toute façon, le mal était fait.
Ce que ma blonde tentait de me convaincre depuis que j'avais atteint l'âge de 40 ans, ce monsieur au bout du fil venait d'y arriver en quelques secondes: je dois me remettre en forme en 2008! Non, pas me remettre mais me mettre serait plus juste pour le fier sédentaire que je suis toujours demeuré.
Dès mon arrivée à la maison, je saute sur mon journal favori: le pamphlet de Canadian Tire! Un appareil de conditionnement physique en première page! Stupéfiant, comme si ma ligne téléphonique était sous écoute!
Ces commerçants font le métier le plus beau du monde: ils font de l'argent en monnayant notre mauvaise conscience. Donne moi quelques centaines de dollars et tu auras l'esprit un peu plus serein. En quelque sorte, ils fonctionnent selon le même principe que les psychologues.
Le monstre est maintenant à la maison. Je le laisse macérer dans sa boîte durant quelques jours, passant à côté et feignant de l'ignorer. Exaspérée de mon entêtement, ma copine me talonne: quand vas-tu le sortir de sa cachette? Curieux mais je n'ai pas encore entrepris mon programme d'exercice mais le seul fait d'avoir un appareil à côté de moi, on dirait que je me sens plus léger de quelques kilos.
Est-ce que c'est vraiment nécessaire? me souffle à l'oreille un petit diable bedonnant. Regarde-toi, le contredit sur l'autre épaule, un minuscule bonhomme affublé de deux ailes.
Se mettre à l'exercice pour un sédentaire comme moi, c'est sans doute comparable à l'alcoolique qui veut cesser de boire. Le moment où l'on est le plus convaincu de s'y mettre, c'est lorsqu'on est bien assis dans son salon à regarder la télévision. À la fin d'une journée de travail, c'est le calvaire. La souffrance incarnée. L'alcoolique promet de cesser de boire une bière à la main, pas douze heures plus tard lorsque son gosier commence à réclamer son dû.
Au bout d'une semaine, j'ai finalement enfourché le monstre. Dix minutes plus tard, je suis à bout de souffle: quelle folie suis-je en train de faire? Je persévère mais vous savez quoi? Pendant que mon corps peine sous les encouragements d'un petit ange, mon esprit travaille sans cesse, alimenté par un petit démon. Je vais mettre sur pied un mouvement pour aider les gens comme moi qui ont mauvaise conscience… d'avoir mauvaise conscience: les Sédentaires Anonymes.