Guy Beauparlant.
- COMMENTAIRE - Hommage à un homme libre
Je vais m'ennuyer de ce fou. Comprenez-moi bien, dans mon esprit, un fou n'a rien de péjoratif. Les fous dont je parle sont des hommes libres, délivrés des conventions qui nous empêchent de faire ce dont on a souvent envie. Ces fous ont toute mon admiration parce qu'ils ont un courage que je n'ai pas.
À ce titre, Guy Beauparlant était un fou. Il était un homme libre.
Je n'oserais pas me qualifier de proche de Guy mais j'avais tout de même développé une certaine connivence avec lui, surtout depuis qu'il résidait non loin de ma maison à Saint-Gérard.
Passant devant chez moi à vélo ou à pied, il prenait parfois une pause pour jaser de tout et de rien. Surtout de tout. Il était comme ça Guy. Un gars pas facile d'approche au premier abord avec son air bourru et son épaisse tignasse. Intimidant presque pour ceux qui ne le connaissaient pas. Mais une fois la complicité établie, les échanges étaient toujours intéressants et tenaient les interlocuteurs sur le qui-vive. Il en résultait parfois des échanges sans queue ni tête comme je les aime.
Parce Guy était un virtuose du l'humour pince-sans-rire, c'est ce qui le rendait si déstabilisant dans les conversations. Il pouvait vous arriver avec une idée originale, déclamée sur un ton solennel, on ne peut plus grave. Et devant le désarçonnement de celui à qui il s'adressait, c'est par un éclat de rire bien sonore, tout en cascade, qu'il venait sonner le début de la récréation. Mais derrière ce sourire, il y avait beaucoup de sérieux.
Si on recule d'une quinzaine d'années, ce gars aux mille projets ressemblait encore à celui que j'ai connu à mon arrivée à Shawinigan en 1991. Tiré à quatre épingles, Guy Beauparlant tenait une mercerie au centre-ville. Imaginez, on venait de Trois-Rivières pour se vêtir à Shawinigan. Tout un acte de contrition pour les gens d'affaires de la Capitale régionale.
Avec Yves Dolbec, il formait un tandem redoutable, sinon redouté, dans un Shawinigan encore sclérosé et morose. Un vent de fraîcheur. Mes premiers échanges avec lui ont eu lieu au coin d'une table de Chez Arthur, sur la 4e rue, l'un des hauts lieux du night life de l'époque. C'est lui en quelque sorte qui m'a introduit aux particularités de la réalité locale. Sans le savoir, j'avais cogné à la bonne porte pour mon initiation shawiniganaise.
Rapidement, j'ai pu découvrir toute l'originalité – sinon la marginalité - de l'individu. Entre autres conversations, je me rappelle celle-ci où il arrivait avec une théorie bien à lui sur la succession d'incendies survenus au centre-ville au début de la décennie 1990: «C'est une bonne chose, me raconte-t-il. Tout comme le Phoenix de la légende, Shawinigan renaîtra de ses cendres!» D'une certaine façon, ce diable de Guy a eu raison.
Des concepts comme celui-là, il en avait à la tonne. Sans se retirer totalement, il s'est éclipsé un certain temps du milieu des affaires. Un recul qui lui a permis de se consacrer à sa famille et aux arts, un milieu qui convenait peut être mieux au non-conformisme de sa pensée.
Jamais à l'abri d'une surprise lorsque je le rencontrais, il avait tenté il y a trois ou quatre hivers de me convaincre de joindre la chorale du patrimoine qu'il avait mis sur pied à Saint-Gérard. Un ensemble vocal sans prétention formé de résidents du secteur qui allait frapper aux portes pour entonner un air de Noël. Comme ça, tout bonnement. Encore là, une idée de fou. «Mais je chante comme un bearing de roue usée, me suis-je excusé. Ça en fera deux dans le groupe», a-t-il répondu du tac au tac.
À une autre occasion, alors que j'étais à faire couler du ciment pour construire la base de mon garage, il était venu montrer au néophyte que j'étais comment étendre et flatter la matière. Devant mon degré d'application devant ses conseils, il m'avait freiné tout d'un coup: «Reviens-en! Je suis sûr que tu ne caresses pas ta blonde comme ça. Après tout, c'est juste un garage.» Effectivement, c'était juste un garage Guy.
Ces distrayants échanges sur le coin de ma pelouse l'avaient un jour incité à m'inviter à aller déguster un bon souper chez lui. Une belle marque de confiance pour quelqu'un qui, je crois, était soucieux de conserver son intimité.
Son invitation est revenue deux ou trois fois mais je n'ai jamais pris le temps de lui accorder tout le respect qu'elle aurait mérité. Avec ce rendez-vous manqué de ma part, je regretterai assurément cet été les moments où j'éteignais le moteur de ma tondeuse pour aller piquer une jasette avec Guy, un dissident comme je les aime.