Décès de Victoria Jacob: le coroner questionne la gestion du site de la Belgo

SHAWINIGAN.  Le décès de Victoria Jacob, 15 ans, survenu le 11 avril 2025 sur le site de l’ancienne usine Belgo à Shawinigan, était accidentel. C’est la conclusion du coroner Me Jean-François Labadie dans un rapport qui revient en détail sur les circonstances de la tragédie et soulève d’importantes questions quant à la gestion d’un vaste terrain privé laissé à l’abandon depuis la fermeture de l’usine en 2008.

Selon le rapport, Victoria s’était rendue sur le site de l’ancienne usine de pâtes et papiers afin d’observer les nombreux graffitis et les vestiges industriels qui attirent depuis plusieurs années des amateurs d’exploration urbaine.

Le soir du 11 avril, vers 19h45, elle quitte son domicile accompagnée d’un proche mineur. L’entrée du site située du côté de la rue des Érables se trouve à environ 500 mètres de leur résidence.

Malgré la présence de clôtures et de panneaux indiquant que le terrain est privé, le coroner constate qu’il demeure relativement facile pour une personne déterminée d’y pénétrer. Victoria connaissait d’ailleurs déjà les lieux puisqu’elle s’y était rendue à quelques reprises auparavant.

Une chute d’environ 25 mètres

Quelques minutes après leur arrivée, Victoria porte son attention sur un silo d’une quarantaine de mètres de hauteur. Une ouverture au bas de la structure permet d’accéder à une échelle menant jusqu’au sommet.

La jeune fille indique à son accompagnateur qu’elle souhaite grimper au sommet du silo et qu’elle l’a déjà fait dans le passé. L’ascension débute vers 20h05, alors que la nuit commence à tomber. Les deux jeunes disposent toutefois de lampes frontales.

À environ 30 mètres de hauteur, ils atteignent une plateforme de béton. Victoria déplace alors une planche qui recouvre un trou.

Le coroner rapporte qu’elle ne semble pas avoir constaté la présence de l’ouverture. Elle fait un pas vers l’avant et chute dans le vide.

La jeune fille tombe sur environ 25 mètres à l’intérieur du silo. Son accompagnateur entend un cri, suivi quelques secondes plus tard d’un bruit important. Il tente de communiquer avec elle, sans obtenir de réponse.

Le jeune redescend rapidement pour prévenir les parents de Victoria. Vers 20h20, le père et la belle-mère de la victime sont informés de la chute. Le père contacte les services d’urgence alors que le trio se dirige vers le site.

Les premiers intervenants arrivent à compter de 20h31. Les policiers de la Sûreté du Québec, les paramédics et les pompiers de Shawinigan constatent toutefois qu’il est impossible d’atteindre la victime avec les équipements disponibles.

L’unité spécialisée en sauvetage vertical et en espace clos du Service d’incendie de Trois-Rivières est alors appelée en renfort.

Ce n’est qu’à 2h41, dans la nuit du 11 au 12 avril, que les sauveteurs entreprennent leur descente dans le silo. Le corps est finalement remonté sur la plateforme à 3h55, puis atteint le sol à 4h35.

Aucune manœuvre de réanimation n’est alors possible. Le décès est constaté à l’Hôpital du Centre-de-la-Mauricie à 4h51.

Un polytraumatisme fatal

L’examen externe réalisé le 14 avril révèle de multiples érosions, ecchymoses et lacérations compatibles avec une chute de plusieurs dizaines de mètres dans un espace restreint.

Une autopsie virtuelle par tomodensitométrie confirme la présence de traumatismes sévères à la tête et au bassin, notamment de nombreuses fractures.

Les analyses toxicologiques ne révèlent par ailleurs aucune substance dans le sang ayant contribué au décès.

Le coroner conclut que Victoria est morte d’un polytraumatisme causé par une chute de 25 mètres et qualifie le décès d’accidentel.

Un site abandonné depuis 18 ans

Au-delà des circonstances immédiates de la mort de l’adolescente, le rapport consacre une importante partie à l’histoire du site de la Belgo.

L’usine a cessé ses activités le 18 février 2008 après plus d’un siècle d’exploitation. En 2010, l’ancien site est vendu à Recyclage Arctic Béluga inc. (RABI), qui devait notamment prendre en charge sa réhabilitation.

Un plan de réhabilitation est approuvé par le ministère de l’Environnement en 2012. Une vingtaine d’inspections effectuées entre 2012 et 2015 permettent toutefois de constater différents manquements et le non-respect du plan.

Après une ordonnance du ministère en 2018, le gouvernement entreprend progressivement des travaux sur le site. Depuis 2019, près de 55 000 tonnes métriques de matières résiduelles ont été retirées.

RABI est finalement déclarée faillite en 2021 et le cabinet Lemieux Nolet devient administrateur du site.

Le coroner s’interroge sévèrement sur cette succession d’événements. Il souligne que le site de la Belgo couvre environ 300 000 mètres carrés, soit l’équivalent de 56 terrains de football, et qu’il présente de nombreux dangers.

Me Jean-François Labadie revient à une question fondamentale: comment un site aussi dangereux a-t-il pu demeurer accessible pendant autant d’années au cœur de Shawinigan?

“Rien ne justifie la présence d’une échelle”

Le rapport reconnaît que la décision de Victoria de s’exposer à un risque élevé constitue la principale cause de son décès. Le coroner rappelle que chaque personne demeure responsable de sa propre sécurité.

Mais il estime également qu’une réflexion collective doit être menée sur la présence de bâtiments abandonnés et dangereux au cœur d’une municipalité.

Dans le cas précis du silo, le coroner estime qu’un danger aurait pu être éliminé relativement simplement.

“Rien ne justifie la présence d’une échelle, aussi facilement accessible, au pied du silo”, écrit-il dans son rapport.

À la demande du Bureau du coroner, cette échelle a d’ailleurs été coupée par les pompiers de Shawinigan dans les heures suivant le décès de Victoria.

Le rapport reconnaît toutefois la difficulté de sécuriser complètement un terrain aussi vaste. Des clôtures ont été installées, mais des ouvertures sont régulièrement pratiquées dans le grillage et certaines pancartes sont retirées.

Des travaux espérés en 2027

Le coroner relève également que le processus de réhabilitation du site s’est étiré sur près de deux décennies et que la facture des travaux devra ultimement être assumée par la collectivité.

Le ministère de l’Environnement a depuis entrepris différentes démarches. Une étude de caractérisation environnementale complémentaire et des plans de démolition et de réhabilitation ont été confiés à AtkinsRéalis en 2025. Des travaux d’inspection des ponts du site ont également été réalisés.

En date du 30 juillet 2026, le ministère évaluait que les travaux de démolition et de réhabilitation pourraient débuter au printemps 2027, sous réserve notamment des démarches en cours et de la réponse du marché lors de l’appel d’offres.

Le coroner formule quatre recommandations au ministère de l’Environnement. Il demande notamment de faire avancer l’adoption d’un règlement permettant l’application de nouvelles dispositions de la Loi sur la qualité de l’environnement, d’étudier la possibilité de tenir personnellement responsables certains administrateurs ou dirigeants en cas de manquements environnementaux et de maintenir une inspection continue du site.

Il recommande finalement qu’une signalisation claire soit présente en permanence autour du terrain afin d’indiquer que son accès est hautement dangereux et strictement interdit aux personnes non autorisées.

Au terme de son rapport, Me Jean-François Labadie revient à une question fondamentale: comment un site aussi dangereux a-t-il pu demeurer accessible pendant autant d’années au cœur de Shawinigan?

Le décès de Victoria Jacob aura ainsi mis en lumière non seulement les conséquences d’une décision individuelle, mais également les difficultés entourant la gestion d’un site industriel abandonné dont la réhabilitation n’est toujours pas complétée, plus de 18 ans après la fermeture de l’usine.