Les agriculteurs de la Mauricie s’adaptent aux caprices du climat
AGRICULTURE. La saison agricole 2025 aura mis à l’épreuve la résilience des producteurs de la Mauricie. Entre un printemps tardif, une chaleur persistante et une sécheresse marquée, les récoltes ont connu des hauts et des bas. Pourtant, malgré les défis, les fermes de la région continuent de s’adapter et de trouver des solutions pour composer avec les effets bien concrets des changements climatiques.
À Saint-Barnabé, la Ferme Gémini, dirigée par William Gélinas, son frère Émile et leur père Michel, a connu un départ difficile. “On a commencé nos semis deux semaines plus tard que la moyenne, autour du 15 mai. Le sol était trop humide et froid”, explique M. Gélinas. Les premières semences, malmenées par les pluies, ont donné des résultats mitigés.
Mais c’est surtout la suite de la saison qui a posé problème. “À partir de la mi-juillet, il n’est presque plus tombé d’eau. Le maïs et le soya ont commencé à souffrir de stress hydrique, car leurs racines n’étaient pas descendues assez profondément”, précise-t-il. Les céréales d’automne s’en sont mieux tirées, mais les cultures de printemps, elles, ont offert des rendements plus faibles et des grains de moindre qualité.
La sécheresse n’a pas seulement touché les champs. Elle a aussi réduit la qualité et la quantité de foin récolté pour les troupeaux. “On sortait d’un hiver où beaucoup de luzerne était morte à cause du gel, puis la sécheresse a empêché la repousse. Nos stocks sont bas”, note le copropriétaire.
Pour pallier la baisse de valeur nutritive du foin, la ferme devra acheter des concentrés, ce qui augmentera les coûts d’alimentation. “C’est une dépense supplémentaire, mais nécessaire pour maintenir la production”, ajoute-t-il.
Malgré tout, l’éleveur demeure optimiste. “L’agriculture, c’est ça. Chaque année amène ses défis. On ne contrôle pas la météo, mais on apprend à s’adapter.”
Des rendements en baisse, mais une capacité d’adaptation
Les conséquences se sont fait sentir dès la récolte. Si le blé d’automne a relativement bien résisté, les céréales de printemps et le soya ont souffert du manque d’eau. “Les grains étaient moins gros, moins pesants, de moins bonne qualité”, souligne Gélinas. Le maïs, encore au champ au moment de l’entrevue, semblait lui aussi présenter des pertes.
Malgré tout, l’agriculteur garde une vision réaliste. “On sait que c’est la météo, puis on n’a pas de contrôle là-dessus. On prend le rendement qu’on a et on espère que l’année prochaine sera meilleure. Il n’y a pas une année qui est standard, il y a juste des années qui sont plus faciles ou un peu plus difficiles. Mais il faut tout le temps tricoter avec ça. Et comme on a des animaux vivants, il faut avoir le plan B assez proche parce qu’une année que tout roule exactement comme on l’a prévu, dans les dates précises prévues, c’est quasiment impossible. On va tout le temps avoir une période de pluie au mauvais moment, un gel hâtif, de la neige. En 2019, on a eu de la neige très tôt en saison, mais les récoltes n’étaient pas finies. Donc là, ça a un impact sur les opérations au champ. C’est pas nouveau qu’en agriculture, on fait face aux températures et à la météo mais j’ai l’impression qu’il va falloir se préparer à plus d’extrêmes, plus d’écarts comme ça.”
Pour les grandes cultures comme le blé, le soya et le maïs, l’irrigation demeure peu réaliste économiquement. “Ce ne sont pas des cultures assez lucratives pour investir dans un système d’irrigation”, précise-t-il.
Par ailleurs, si certaines sections des champs ont mieux performé, c’est souvent en raison de la qualité du sol. “Les champs les plus riches, avec beaucoup de matière organique et une bonne structure de sol, s’en sont mieux sortis”, souligne le producteur agricole.
Les années de sécheresse deviennent ainsi un indicateur de la santé des sols. “Dans le même champ, on peut facilement passer du simple au double de rendement selon la section”, renchérit-il.
Cette constatation pousse plusieurs producteurs à renforcer leurs pratiques agroenvironnementales: rotation des cultures, couverture végétale et amélioration du drainage. Ces gestes, bien que discrets, contribuent à maintenir la vitalité du sol face aux extrêmes climatiques.
Des extrêmes de plus en plus marqués
Pour William Gélinas, les dernières saisons démontrent une tendance préoccupante. “Un changement climatique, ce n’est pas juste dire qu’il fait plus chaud. C’est d’avoir plus d’extrêmes”, résume-t-il.
Les producteurs doivent désormais composer avec des saisons imprévisibles: trop de pluie une année, trop peu l’année suivante. “L’année passée, on a eu une quantité de pluie phénoménale. Cette année, il a fait très beau, presque trop beau.”
Cette variabilité oblige à repenser les pratiques et à anticiper les risques. “On va devoir s’habituer et s’adapter à tous ces changements-là, adapter nos méthodes culturales. Jusqu’à quel point on peut le faire rapidement, c’est la question.”
Si la ferme n’a pas connu de pénurie d’eau grâce à son raccordement à l’aqueduc municipal, la sécheresse a tout de même laissé des traces dans l’alimentation animale. “Le foin a très mal poussé cette année, nos stocks sont bas. Le manque d’eau a affecté la qualité et la quantité des fourrages”, explique-t-il.
Cette situation aura des répercussions sur les coûts de production. “Si le foin est moins riche en protéines, on doit acheter des concentrés pour compenser. Ce sont des frais de plus, mais on n’a pas le choix pour maintenir la production.”
À la Fraisière Buisson, une saison exigeante mais positive
À Saint-Maurice, Mario Buisson dresse, lui aussi, un bilan contrasté, mais positif de sa saison. “Ça a été une bonne année pour nous. La sécheresse a demandé beaucoup d’irrigation, mais on était prêts. Les clients étaient au rendez-vous, et le beau temps a encouragé l’autocueillette”, confie-t-il.
Le producteur souligne que les fruits se sont bien développés, contrairement à 2023, une année marquée par des pluies excessives. “L’an passé, on ne pouvait pas enlever de l’eau du sol. Cette année, au moins, on pouvait en rajouter!” plaisante-t-il.
Même si la sécheresse a accru la charge de travail, elle a aussi favorisé un achalandage supérieur à la moyenne. “C’est toujours une activité familiale. Quand il fait beau, les gens viennent cueillir dans la bonne humeur”, conclut M. Buisson, qui qualifie 2025 de “bonne saison”.
Un avenir plus chaud… et plus instable
Si les producteurs s’en sortent encore, les projections climatiques indiquent que les défis iront croissants.
Selon Héloïse Henry, agronome et conseillère en agroenvironnement à la Fédération de l’UPA de la Mauricie, la région connaîtra d’ici 2050 une augmentation moyenne de 2,5 °C.
“Ce n’est pas qu’il fera 2 °C de plus chaque jour, mais on aura plus d’épisodes de chaleur extrême et de canicules. Les plantes seront plus souvent en stress hydrique et les animaux devront être protégés de la chaleur”, explique-t-elle.
Ces changements favoriseront aussi l’apparition de nouveaux insectes et maladies venus du sud. “Ils s’adaptent à notre climat, mais n’ont pas encore leurs prédateurs naturels ici. Les producteurs devront donc adapter leurs pratiques de protection”, ajoute-t-elle.
Ces changements entraînent déjà des conséquences visibles : avortement des fleurs, baisse de couverture neigeuse, augmentation des épisodes de verglas et affaiblissement de cultures comme les prairies ou le blé d’hiver. “Les canicules d’été, c’est toujours bien épeurant, parce que c’est la chose la plus visible et palpable. Et aussi, le sirop d’érable. Les nuits sont moins froides, ce qui empêche le cycle de l’érable de se partir comme il faut”, ajoute-t-elle.
Grâce au projet Agriclimat, piloté par le Centre de développement de l’agriculture du Québec, plusieurs initiatives voient le jour pour renforcer la résilience des fermes. “On travaille avec des groupes de producteurs pour identifier directement quelles solutions sont envisageables sur leur ferme et accessibles à court terme”, précise Mme Henry.
Les mesures d’adaptation varient selon les productions: pratiques culturales favorisant la rétention d’eau, systèmes d’irrigation optimisés, amélioration du drainage, ombrage pour les animaux ou encore ventilation accrue dans les bâtiments. “Certaines fermes laitières utilisent déjà des brumisateurs pour rafraîchir les vaches pendant les périodes de chaleur “, illustre-t-elle.
Des besoins financiers pour accélérer la transition
Si la volonté d’agir est bien présente, les moyens demeurent limités. ” L’UPA, la cotisation ne sait pas faire vivre des projets en agroenvironnement. Les projets vivent de subventions. En ce moment, on a Agriclimat et un financement de la Ville de Trois-Rivières, mais il nous manque des ressources pour rejoindre toute la Mauricie “, souligne Mme Henry.
La fédération multiplie donc les démarches pour obtenir du soutien provincial et fédéral. “Il y a 40 ans, on a eu des subventions pour accroître la productivité agricole. Aujourd’hui, on n’est plus dans ce paradigme-là, mais ça prend le même argent pour faire la transition”, rappelle-t-elle.
Pour la spécialiste, la gestion de l’eau représente le défi prioritaire des prochaines années. “Il faut absolument qu’on optimise notre consommation d’eau et notre gestion de l’eau. C’est elle qui va permettre de rafraîchir les animaux, d’irriguer les cultures et de protéger les sols”, insiste-t-elle.
Malgré les défis, Héloïse Henry demeure optimiste. “Il ne faut pas que ce soit dramatique. On a besoin de moyens, mais le monde agricole a la volonté et les compétences pour s’adapter. Chaque ferme est unique, et chacune trouvera ses propres solutions.”
“On travaille à rendre les sols plus résilients, à améliorer le drainage et à sélectionner des semences plus résistantes à la chaleur”, précise Mme Henry.
Des brumisateurs, des abris d’ombre et des systèmes de ventilation sont aussi de plus en plus utilisés dans les bâtiments d’élevage.
À la Ferme Gémini, l’adaptation passe aussi par la gestion rigoureuse, de bonnes pratiques économiques et la passion familiale. L’entreprise se renouvelle année après année. “Il faut être rigoureux et fonceur, un peu fou pour passer à travers ça. Avoir de la bonne entente. De plus en plus de gestion serrée de tous les secteurs. Autant dans l’achat d’intrants, en allant chercher le meilleur rapport qualité-prix que dans la vente des grains où il faut magasiner pour vendre au plus cher. Il faut aussi calculer et gérer les marges. Il n’y a pas de fausse économie à aller chercher. C’est pas mal ça au niveau économique. Il faut avoir de la bonne entente entre nous et pousser dans la même direction. On veut que ça continue, peut-être jusqu’à une huitième génération”, confie William Gélinas, avec fierté.
