Les producteurs agricoles sous pression
RÉGION. Souvent, l’appel provient d’un proche. Une femme qui s’inquiète pour son mari qui est producteur agricole. Un employé qui s’inquiète pour son patron. Martine Fraser est la travailleuse de rang qui répond au bout du fil.
Le travail de rang consiste en de l’accompagnement psychosocial auprès du producteur agricole et de son environnement. Ça peut être au niveau du couple, de la famille, de l’entreprise, etc. “On se concentre sur des problématiques psychosociales. On se distingue donc des services-conseils habitudes en matière de transferts, d’agronomie ou de services vétérinaires. On est vraiment là pour accompagner l’humain et ce qu’il vit à travers de ce que l’agriculture peut amener comme défis”, explique Martine Fraser, travailleuse de rang en Mauricie.
Certains en ont besoin une fois par année. Pour d’autres, l’accompagnement peut prendre la forme de plusieurs séances. “C’est vraiment adapté et personnalisé au besoin du producteur. Par exemple, il y a des producteurs qui m’appellent juste une fois par année, tandis que j’en suis d’autres sur une plus longue période avant que ça s’estompe. On garde ça le plus simple et le plus accessible possible, précise-t-elle. On veut semer des graines, que ce soit maintenant ou dans six mois. La personne saura qu’il y a quelqu’un accessible au bout du fil. C’est important que les producteurs agricoles pensent aussi à eux.”
Le service est gratuit et confidentiel. Elle insiste d’ailleurs sur ce dernier point.
“L’aspect de la confidentialité est très important, d’autant plus que le monde agricole est un petit milieu, souligne-t-elle. Tout le monde se connaît. Je sens que cette crainte envers le niveau de confidentialité est un frein pour certains producteurs. Je pense que ce qui aide, c’est aussi que l’oncomprend la réalité agricole. C’est tout un monde et les gens n’ont pas à nous l’expliquer, car mes collègues et moi baignons depuis longtemps dans le milieu.”
Fille d’un producteur laitier, Martine Fraser s’est naturellement dirigée vers le travail de rang par amour pour le monde agricole, mais aussi parce qu’elle trouve la “bibitte humaine” fascinante! “Ça fait vraiment toute la différence de connaître le milieu et ses réalités. C’est un tout autre monde avec ses particularités propres.”
De petits et de grands drames
Martine Fraser constate que les producteurs agricoles sont stressés, entre les conditions de travail singulières et contraignantes, les enjeux de conciliation travail-famille, les conflits intergénérationnels ou de couple et le stress engendré par l’incertitude des conditions climatiques et des pressions financières.
“La population agricole est vieillissante aussi, poursuit la travailleuse de rang. La moyenne d’âge du producteur agricole au Québec est de 54 ans. Ça veut dire qu’il y a peu de jeunes pour prendre la relève. Et la pression est forte sur la relève. Les jeunes producteurs agricoles sont en quelque sorte condamnés à l’excellence. Par exemple, mon père a acheté sa ferme dans les années 80. Il est parti d’une petite ferme de 10 ou 15 vaches avec un petit quota et, au fil du temps, c’est devenu une entreprise agricole de 80 vaches et un plus gros quota. Il a pris toute sa vie pour faire évoluer ça. Là, pour les jeunes qui prennent la relève, c’est comme s’ils sautaient dans une Formule 1 en partant. C’est vraiment stressant parce qu’ils ont soudainement les clés d’une entreprise de 8 millions $ et il faut que ça fonctionne et tu apprends à gérer tout ça.”
Elle a aussi eu l’occasion de rencontrer, récemment, un groupe de femmes conjointes de producteurs agricoles. Plusieurs d’entre elles avaient un emploi à l’extérieur de la ferme.
“La conciliation travail-famille est un enjeu très grand. Le fait qu’il y ait peu de pauses dans l’année dans le monde agricole crée aussi de l’anxiété pour beaucoup de femmes, en ce sens où elles sentent que la gestion familiale repose sur elles. En parallèle, je vois aussi les gars qui sont déchirés entre le désir de vouloir être plus présents à la maison et toutes les tâches à faire à la ferme. Ils ne savent pas où couper. Ça crée beaucoup de petits et de grands drames.”
Martine Fraser sent aussi un cynisme des producteurs agricoles face aux conditions difficiles du milieu et au peu de reconnaissance qu’ils reçoivent. “Ça fait des années qu’on dit qu’on va vers un mur en agriculture, mais rien ne se passe. (…) On parle beaucoup de la capacité d’adaptation des producteurs agricoles, mais à un moment, cette capacité finit par être limitée, comme pour tout humain. Les producteurs aussi deviennent fatigués à force d’incertitude, d’impuissance. C’est exigeant pour un corps de toujours être en adaptation.”
Elle pense aussi aux producteurs agricoles qui s’apprêtent à prendre leur retraite. “C’est un gros deuil, souvent. Ils consacrent leur vie à leur ferme. C’est toujours dans leur tête. On a généralement tendance à préparer la retraite sur le plan financier, mais pas sur le plan humain. Au fil des années, alors que le travail occupait l’essentiel de leur vie, ils ont généralement moins eu le temps d’entretenir des amitiés, investir sur des passions. La retraite, c’est vraiment un enjeu. Ça doit se préparer mentalement aussi”, conclut-elle.
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