Utilisation de l’IA en graphisme : un instrument parmi tant d’autres ?

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE. Avec la montée en popularité de l’intelligence artificielle, de plus en plus d’organisations se tournent vers ces programmes pour la création de visuels, notamment sur les réseaux sociaux. Professeur du département de graphisme au Cégep de Shawinigan, Jean-Daniel Roberge soutient que l’IA doit rester un outil au service de la créativité humaine.

Par ÉMILE HÉROUX / eheroux@icimedias.ca

“ C’est sûr et certain qu’il y a un impact dans le domaine du graphisme, comme dans beaucoup de métiers, on ne se le cachera pas ”, lance Jean-Daniel Roberge, professeur spécialisé dans les identités visuelles et la mise en page.

“ Il y a des choses négatives, puis des choses positives ”, nuance-t-il.

Si certains de ses collègues ont des opinions très tranchées, autant en faveur qu’en défaveur, Jean-Daniel Roberge dit parler au nom de son département en affirmant voir l’utilisation de l’IA d’un bon œil.

Pour lui, cette technologie peut agir comme un accélérateur, libérant du temps au graphiste pour le processus créatif. Loin de remplacer le métier, l’IA a le potentiel de pouvoir optimiser certaines tâches répétitives ou demandant une maîtrise technique approfondie et beaucoup de temps.

“ Si j’ai un mandat, puis que j’ai un mois pour réaliser un projet, une identité visuelle, des outils promotionnels, une campagne publicitaire, peu importe. Sur le mois au complet, si je devais passer deux semaines sur la création technique des outils, il me restait deux semaines pour l’aspect conceptuel, c’est-à-dire réfléchir à la meilleure idée possible. ”

“ Si l’IA me permet de faire l’aspect technique en une semaine au lieu de deux, cette semaine-là que je viens de gagner, je peux la mettre sur la recherche conceptuelle, je peux faire plus d’esquisses, plus de tentatives, plus d’expérimentations. Donc, ça me permet de pousser mon concept plus loin et de passer un petit peu moins de temps sur l’aspect technique ”, explique Jean-Daniel Roberge.

Les limites de l’IA

Le professeur tempère toutefois son enthousiasme en abordant certains enjeux, liés notamment aux droits d’auteur et à la propriété intellectuelle. Un sujet auquel il sensibilise activement ses étudiants.

“ L’IA générative, celle qui va créer des images, elle va piger dans ce qui s’est déjà fait. Donc, l’IA regarde ce qui a été fait par des artistes, des créateurs sur Internet et elle bâtit à partir de ça. C’est sûr que c’est un enjeu au niveau des droits d’auteur. Les créateurs sont très réfractaires au fait que l’IA peut utiliser n’importe quoi et le réutiliser, puis créer quelque chose de nouveau à partir de ça ”, observe-t-il.

Jean-Daniel Roberge met en garde contre une utilisation abusive de ces outils, qui produisent souvent des visuels génériques, dépourvus de profondeur ou d’âme. Générer des images sans réflexion créative préalable est, selon lui, la mauvaise façon d’exploiter ces outils. Une pratique qui va à l’encontre des valeurs fondamentales de la profession.

“ L’aspect IA, les gens le remarquent. Le concept manque souvent de profondeur et d’originalité. On sent que c’est générique. Je pense que le public n’apprécie pas. Je pense que les gens voient ça et ils disent bon, c’est l’IA qui l’a fait. C’est perçu négativement. ”

Malgré ces limites, le professeur de graphisme insiste sur le fait que le cœur du métier demeure inaccessible à l’intelligence artificielle : la rencontre avec le client, la définition d’une stratégie, l’analyse et la construction d’un concept cohérent.

“ L’IA génère des choses, mais elle ne peut pas penser ”, résume-t-il. “ Cette partie-là du travail, je ne vois pas le jour où l’IA pourrait la remplacer. ”

Des changements dans l’enseignement

L’évolution fulgurante de la technologie complique les prévisions à moyen et long terme, mais le département de graphisme du Cégep de Shawinigan s’adapte en réaction.

“ Pour nous, comme enseignants, ce qu’on privilégie, c’est l’éthique par rapport aux droits de propriété intellectuelle, le fait de ne pas voler des images qui proviennent de créateurs autres, puis de privilégier l’aspect conceptuel et original de l’humain au profit de l’IA. ”

“ De toute façon, même avant que l’IA arrive, c’était déjà ça, nos valeurs. Tu dois être original, tu dois créer des concepts avec la profondeur, tu dois faire tes propres recherches. Donc, c’est encore la même chose ”, ajoute-t-il.

“ Les outils ont changé, les possibilités ont changé. Au bout du compte, les valeurs et la façon de faire sont restées les mêmes. ” 

Du côté des étudiants, leur approche est prometteuse, selon Jean-Daniel Roberge. Il observe que ceux-ci adoptent une éthique de travail rigoureuse, voyant la génération d’images par IA comme une forme de copie.

“ En graphisme, les étudiants sont vraiment, pour la majorité, anti-IA, dans le sens qu’ils l’utilisent le moins possible. ”

Les enseignants renforcent cette posture à travers des plans de cours qui encadrent au mieux l’utilisation de l’IA dans les projets.

L’influence de l’IA sur les inscriptions

“ Dans les grands centres comme à Montréal, ils ont beaucoup, beaucoup de baisses de fréquentation. Je pense que ça les inquiète beaucoup. Puis d’après moi, en grosse partie, c’est l’IA qui fait peur aux gens. Je n’ai pas d’études scientifiques sur le sujet, mais j’ai l’impression que ça joue un gros rôle. ”

Au Cégep de Shawinigan, Jean-Daniel Roberge ne remarque pas cette baisse d’inscription, puisque le programme n’en est qu’à sa troisième année. Il relie toutefois cette tendance à une crainte plus profonde : les futurs graphistes se sentent-ils menacés par l’intelligence artificielle?

“ C’est sûr que cette problématique-là, elle existe, surtout chez les gens qui ne sont pas dans le domaine ou qui penseraient s’inscrire dans le domaine au cégep ou à l’université ”, répond-il.

Une autre inquiétude de la communauté vient du fait que l’IA facilite l’entrée de concurrents non qualifiés sur le marché. Jean-Daniel Roberge explique que l’accessibilité à l’intelligence artificielle favorise la prolifération d’improvisateurs qui, sans formation, offrent des services à très bas prix.

“ L’IA permet à des gens justement qui ne se connaissent pas trop de générer des choses un peu facilement, un peu de façon générique, puis de charger vraiment pas cher pour le faire. ”

“ Le finissant en graphisme au cégep, il s’attend à être rémunéré pour ce qu’il fait avec une certaine valeur. Nous, on l’apprend aux étudiants. Mais je pense que c’est positif. Avoir un peu de compétition, ça fait juste te pousser à être meilleur. ”

Malgré ces défis, Jean-Daniel Roberge demeure confiant en l’avenir du graphisme : l’éthique, le professionnalisme et le talent trouveront leur chemin. Pour lui, le domaine se transforme, mais ne disparaîtra pas, car il repose sur la passion humaine pour créer des œuvres esthétiques et originales.

“ C’est super valorisant de faire des choses comme ça. Ce serait dommage que les gens s’empêchent de faire des métiers comme ça à cause de la peur de l’IA. ”

“ Honnêtement, je n’ai aucunement peur pour l’avenir de notre domaine. Si tu es motivé, passionné et prêt à faire des efforts, ça fonctionnera, peu importe ton métier ”, conclut-il.