Arrêté au Parc des Chutes: il témoigne

Par superadmin

Ça me demande beaucoup de courage et d’énergie pour vous livrer cet opinion. À 15 ans, en 1974, j’ai pris conscience de mon homosexualité. Du jour au lendemain, selon le message envoyé par la société, j’étais devenu un «malade mental» et un «pédophile».

Ça l’a «scrappé» ma vie. J’étais seul au monde. Aucun soutien, aucun modèle; seulement des préjugés et du rejet. Moi, le sportif, qui voulait enseigner l’éducation physique et le français, ne voulant pas être identifié à ces préjugés et que l’on dise que j’enseigne pour être avec des mineurs, j’ai commencé à décrocher progressivement de l’école. Ayant arbitré au hockey et au baseball, ayant été sauveteur dans les piscines municipales de Shawinigan, ayant le sens de la justice, étant foncièrement honnête et intègre, sur un coup de tête, influencé par quelques amis, je me suis inscrit en techniques policières à Trois-Rivières. Il y a donc des policiers de Shawinigan qui vont me reconnaître. Mais à la dernière session, en 1980, alors que j’étais accepté à Nicolet, j’ai tout laissé tomber. Mes idées suicidaires prenaient le dessus. Comment aurais-je pu travailler dans un corps policier sans subir de préjudices et sans compromettre mon intégrité? J’avais tout juste la force d’affronter mon quotidien. De plus, comme tout être humain, je veux aimer et être aimé. Ça passe évidemment par le toucher, par la sexualité. Mais dans une société construite sur la seule identité hétérosexuelle, impossible d’avouer ses sentiments à une personne du même sexe sans risquer de m’identifier et par la suite de me faire ridiculiser, reconnaître, molester, intimider, harceler, menacer, agresser ou voire, me faire tuer. L’actualité en témoignait. Et lorsqu’on en est victime, rare sont ceux qui portent plainte pour ne pas être sur la sellette. C’est pourquoi les homosexuels fréquentent certains lieux comme le parc des Chutes et ce, partout sur la planète où ils souffrent de discrimination. Et habituellement, pour les mêmes raisons, ils y sont le plus discrets possible. Mais en plus des risques d’agression, il s’ajoute le risque d’être arrêté. À partir de 15 ans, cette peur m’a accompagné jusqu’à aujourd’hui.

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Dans les années 80, sous la pression d’un parent, j’ai dirigé quelques équipes de hockey et de baseball mineur, avec respect et intégrité, des joueurs maintenant policiers de Shawinigan et qui pourraient en témoigner. J’ai aussi joué au hockey et au baseball avec des gars qui sont policiers à Shawinigan. En 1985, suite à ma bonne réputation, on m’a offert de diriger une équipe de hockey bantam compétitive. Comme condition, j’ai exigé que la direction, les joueurs et les parents acceptent mon orientation sexuelle. On m’a remercié de mon honnêteté et on a cherché un autre entraîneur. À l’automne de cette année là, à 27 ans, j’ai eu ma première expérience sexuelle à Québec. Un gars avait réussi à franchir ma muraille. Ça m’a convaincu dans mon orientation sexuelle. Mais ce n’était qu’un «one night stand» comme le dit l’expression d’aujourd’hui. En 1987, avec le soutien des loisirs du Christ-Roy, toujours à Shawinigan, j’ai mis sur pied une équipe de baseball junior. J’avais informé tous les joueurs de l’équipe et les loisirs que j’étais homosexuel. Ils l’ont tous accepté puisqu’ils me connaissaient bien. Par contre, ma solitude affective, ma perte d’emploi, la pression d’être identifié comme entraineur-homosexuel, j’étais en train de frapper le mur. Je m’étais cependant entouré d’un entraîneur hétérosexuel compétent, parce que je planifiais mon suicide. J’ai quitté l’équipe fin juillet. En août, à cause de mes expériences paranormales, extrasensorielles et prémonitoires, j’ai renoncé à mon projet de mourir, sachant que la mort ne changerait rien à ma situation, que je devais affronter ma vie. Pour symboliser ce que je considérais comme une renaissance, une seconde chance, j’ai changé de nom. En 1993, Denis Blais est devenu Lucas Lambert.

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Les années 90 n’ont pas été plus faciles même si j’ai pu vivre quelques temps à Montréal et apprivoiser ma sexualité. En 1996, après une hospitalisation de 10 jours suite à une hépatite, de retour à Shawinigan, j’ai commencé progressivement à fréquenter le parc des Chutes à Shawinigan. Certaines années pas du tout et d’autres années à plusieurs occasions. Pas pour y faire «le party» M. le maire, mais dans l’espoir d’y trouver peut-être l’amour ou à tout le moins de combler un peu mon vide affectif. Quand certaines années vous n’avez qu’un contact sexuel, on peut pas dire que vous avez une vie épanouissante. Parce qu’en ville, ce n’est pas plus évident qu’avant. Les dangers sont toujours présents. Je préférerais de loin être en couple comme tout le monde. Mais il faut bien que je rencontre des gais pour y arriver. Et ce printemps, le 4 mai 2010, je suis allé prendre du soleil au parc des Chutes vers les 11H00 sur les roches où il y a les chutes. Par la suite, peu avant midi, avant de quitter le parc, je vais jeter un coup d’oeil au premier stationnement fréquenté par des homosexuels. Il n’y avait pratiquement personne comme à l’habitude. Après quelques minutes, j’allais partir lorsque j’ai aperçu un jeune homme. Lui aussi m’a vu. Il est venu à ma rencontre, m’a «cruisé», m’a abordé, et m’a suivi lorsque je me suis éloigné de lui, démontrant son intérêt pour ma personne. Après une brève discussion amicale, je l’ai enlacé. Il s’est laissé faire. Quelques secondes plus tard, j’ai osé lui faire une caresse à connotation sexuelle par-dessus son pantalon. C’est alors qu’il a procédé à mon arrestation. Heureusement, malgré le stress et l’humiliation de l’arrestation, les policiers ont agi avec professionnalisme ne faisant aucune allusion mesquine, verbale ou non-verbale, à mon endroit. Je leurs en remercie.

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En ce début juillet, j’ai dû comparaître au tribunal criminel et pénal de Shawinigan. J’y ai plaidé non-coupable. On m’a remis le rapport du policier. Il a complètement modifié les faits. S’il ne change pas sa version, je vais devoir plaider coupable en septembre. La loi sur l’agression sexuelle et la notion de consentement est tellement large, que tout le monde pourrait en être accusé si on l’applique littéralement. Allez voir sur www.educaloi.qc.ca . Ça prend un juge pour faire la part des choses et mettre la situation en contexte et appliquer l’essence de la loi. Mais il n’y avait que le policier et moi dans les bois. Quelle crédibilité ai-je maintenant qu’on s’est fait jugé sans ménagement et sans recul par les média et les divers intervenants ? Tous ceux qui me connaissent savent la personne que je suis. Plusieurs policiers me connaissent. Mais pas le juge. J’avais une chance raisonnable d’être acquitté mais avec la version du policier, aucune chance si le juge opte pour sa version des faits. Est-ce que j’en veux au policier? Non. Moi-même, comme homosexuel, je n’aurais jamais accepté d’aller me faire tripoter par n’importe qui. Je peux comprendre ce qu’il vit. S’il y a une chose que j’ai retenu de mon passage en techniques policières, c’est qu’il y a un monde de différence entre la théorie et la pratique. Si on ne fait pas rapidement la transition, on peut mettre sa vie en danger et celle de ses partenaires. Dans ce cas-ci, bien que ce genre d’opération «nettoyage» se fait avec l’aval d’un procureur de la Couronne, pour piéger l’homosexuel et que sa culpabilité soit reconnue plus tard devant le tribunal, sur le terrain, ça ne se passe pas toujours comme prévu. J’ai l’impression d’avoir dérouté le policier et celui-ci a vraiment forcé la note pour pouvoir me mettre le grappin dessus. Et ça peut être gênant devant ses confrères de mettre dans son rapport qu’il s’est laissé enlacer pendant quelques secondes sans me repousser. Est-ce une initiative personnelle ou a-t-il été conseillé par une autorité quelconque pour que ma culpabilité soit reconnue? Je ne saurais le dire. Mais je sais qu’il a menti.

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Regardez ce qui s’est passé à Toronto et toutes les fouilles à nu, à deux reprises parfois, et avec une attention particulière portée sur les organes génitaux. Mais ces policiers, lorsqu’ils ont plus de pouvoir et l’appui du politique et du juridique, deviennent des prédateurs, M. Magny, jouissant d’une immunité presqu’inattaquable. C’est pire que ce que j’ai pu faire et surtout dans les circonstances où cela est arrivé. Je n’ai jamais achalé ou forcé quiconque à faire quoi que ce soit sexuellement, au contraire. Dans la vie, je fais ma petite affaire bien tranquille, en essayant d’être un citoyen modèle. Et souvent, des gens qui ne savent pas que je suis gai, me disent des choses qui me font mal. Oui, je suis présentement sur l’aide sociale, mais à qui la faute ? Les média ont fait du sensationnalisme avec le parc des Chutes et les homosexuels. Mais ils n’ont fait que jouer le jeu de la Sécurité publique, du maire, de Mme Marie-Louise Tardif. Si celle-ci avait autant le sens de la moralité que l’immoralité qu’elle nous reproche, ça ferait des lunes que le pavillon d’accueil serait installé au camping de l’Île Melville. Les média et les divers intervenants ont dramatisé ce qui se passe au parc des Chutes. C’est sûr ils veulent légitimer leurs actions comme ils le font à Toronto. Qu’est-ce que l’on ne ferait pas pour protéger les enfants. En autant qu’ils ne soient pas homosexuels. Lisez le livre «Ostie de fif» de Jasmin Roy.

Ce qui me fâche le plus, c’est de passer pour un criminel, un pervers sexuel alors que suite à mes observations, j’ai vu autant d’hétéros que d’homos qui vont dans cette partie du parc pour s’adonner aux mêmes activités. Et probablement depuis les origines de la Ville de Shawinigan. Ce serait se mettre la tête dans le sable que de ne pas le reconnaître. On se dit une société laïque, mais presque toutes nos lois sont imprégnées de la morale religieuse. Les Mgr Ouellette ne sont pas tous partis au Vatican. De plus, à part lorsque les pelles sont ouvertes et l’automne lorsque les feuillus prennent leurs couleurs, il y a très peu de fréquentation de cette partie du parc quotidiennement pendant la semaine. La première chose que le policier m’a dit en m’abordant, c’est «il n’y a pas grand monde». De plus, la plupart des gens qui y vont, contreviennent à des lois municipales ou criminelles sans être importunés. De plus en plus de gens y vont promener leur chien sans laisse et sans ramasser leurs excréments. Des gens jettent leurs détritus un peu partout sur le site. D’autres boivent leurs bières en bouteille et souvent, les fracassent contre les roches. Il y a ceux qui viennent aussi consommer ou transiger leur drogue. D’autres qui y font du vandalisme. Mais on ne cible que la clientèle homosexuelle. Bizarre ! Le reste passe sous silence, sauf quelques cabanes dans le bois. Mettez-la votre guérite Mme Tardif mais cette fois, ayez assez de moralité pour respecter la soumission publique.

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Pour finir, objectivement, je ne peux être contre toute intervention policière justifiée. Il y a certainement des débordements qui auraient dû être éviter, je vous l’accorde, mais pas juste chez les gais. Cette partie du parc, depuis 1996, n’a pas été très développée, pour ne pas dire, laissée à l’abandon, à part la pratique de l’escalade au deuxième stationnement. Mais doit-on toujours sortir l’artillerie lourde ? On se réveille un matin, et là, soudainement, on pense redonner cette partie du parc à la famille en réglant le problème de la présence homosexuelle masculine, alors que dans les faits, tout se passe, en majeure partie de la saison estivale, du côté du camping et de la marina de l’Île Melville, de la Cité de l’Énergie et de l’activité d’arbre en arbre, et que de ce côté, à part risquer de se couper les pieds en marchant sur les roches, il y a très peu à y faire. S’il y avait une planification intelligente de développement et d’aménagement de cet espace jusqu’aux abords de la Saint-Maurice, exemple, piste cyclable asphaltée, (surtout avec les jeux du Québec qui s’en viennent), une patrouille quotidienne à pied ou en vélo de policiers bien identifiés à différents moments de la journée, on n’en serait pas là aujourd’hui. On laisse dormir le potentiel du lieu. C’est ainsi que les homosexuels se sont installés. De toute façon, avec l’internet, ce lieu de rencontres s’essoufflait, moi-même ayant diminué ma fréquence et ma durée avant mon arrestation, axant ma présence sur mes bains de soleil ailleurs sur le site. Ainsi, tout le monde serait traité de la même façon par la sécurité publique sans discriminer l’orientation sexuelle ou autres caractéristiques, et on règlerait les autres infractions que j’ai ci-haut mentionnées. Mais dans ce nouvel aménagement, j’espère qu’il y aurait de la place pour y voir des couples homosexuels se tenir par la main, s’embrasser, se caresser ou s’enlacer publiquement comme le font les hétérosexuels. Mais les mentalités n’ayant pas encore rejoint les droits de ceux-ci, souvent alimentés par des expressions comme «indésirables», ce n’est pas pour demain.

– Lucas Lambert

anciennement Denis Blais

Shawinigan

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