Là pour les personnes trans et leur entourage depuis 10 ans

RÉGION.  L’organisme Trans Mauricie/Centre-du-Québec, qui soutient les personnes trans et non-binaires dans leur parcours, célèbre ses 10 ans d’existence cette année. Au fil du temps, face à une demande qui se transformait et se précisait, les services ont évolué vers la formation dans différents milieux, ainsi que l’accompagnement des membres de l’entourage d’une personne en processus de transition.

“On a toujours une augmentation des gens de l’entourage qui viennent nous voir depuis trois ans, car l’entourage aussi vit une transition. Par contre, l’entourage n’a pas eu des semaines, des mois ou des années pour y penser. Ils ont eu une annonce. Ça peut être le conjoint ou la conjointe, les enfants rendus adultes qui se retrouvent à vivre la transition d’un parent. On a donc développé une approche avec les gens de l’entourage pour bien les accueillir dans toutes ces émotions”, explique Mykaell Blais, directeur général de Trans Mauricie/Centre-du-Québec. 

Pour s’adapter aux réalités et aux nouvelles demandes qui ont surgi au fil des ans, l’équipe également dû aller chercher de l’expertise concernant les personnes vivant avec un trouble du spectre de l’autisme qui sont surreprésentées chez les personnes trans, cite-t-il en exemple. 

Comme écrire de la main droite quand tu es gaucher

De facto, Mykaell Blais balaie l’expression populaire voulant qu’une personne trans soit née dans le mauvais corps.

“Quand on le formule de cette façon, ça peut encourager à aller plus vite vers les opérations médicales. On parle beaucoup des jeunes qui se questionnent sur leur identité. On veut qu’ils prennent les bonnes décisions sans qu’ils sentent une pression à aller vers le médical irréversible si, finalement, ce n’est pas ça la finalité de leur réflexion. On veut éviter des parcours de regret par la suite”, précise Mykaell Blais.

“Ce qu’on voit, c’est que lorsqu’on les affirme socialement, qu’on utilise le prénom qu’ils souhaitent et les bons accords pour les pronoms auxquels ils s’identifient, le médical ne presse alors pas, car ils sont vus tels qu’ils sont, ajoute-t-il. Ils ont un bon corps; il y a peut-être différentes façons de se sentir un peu mieux dedans et c’est possible que la chirurgie génitale ne fasse pas partie de leur parcours. Je pense que ça permet notamment aux jeunes de prendre de meilleures décisions qu’on normalise la diversité des corps et le fait que c’est correct de prendre son temps.”

En fait, il préfère comparer la transidentité au fait d’être droitier ou gaucher. 

“Toute notre vie, les personnes trans, on nous dit qu’on est droitier. On nous force à écrire de la main qui n’est pas notre main dominante. Tu finis par être capable de gribouiller quelque chose. Ce n’est pas confortable et ça te demande tout le temps une réflexion, mais tu finis par être fonctionnel et être capable d’écrire de la main droite. Là, à la fin de la journée, je t’autorise à utiliser ta main gauche et soudainement, c’est beaucoup plus facile, plus fluide. Ça devient naturel d’écrire. Et c’est là que tu te rends compte que tu as toujours été gaucher”, image-t-il.

“Je l’ai fait aussi. J’ai essayé d’être une femme, car c’est ce qu’on m’a dit ce que j’étais à la naissance, poursuit-il. J’ai essayé de toutes les façons possibles: j’ai été la fille très féminine, j’ai été la fille plus masculine. Mais à un moment, tu te demandes: pourquoi ce n’est pas plus facile? Pourquoi je ne me sens pas mieux? Et souvent: pourquoi je ne peux pas me projeter dans l’avenir et pourquoi je ne me vois pas vieillir? Il y a pourtant de belles femmes plus vieilles autour de moi et si j’avais eu à choisir, j’aurais choisi de vieillir comme une femme, mais ça ne fitte pas. La journée où tu réalises qu’au fond, tu es un garçon, tout devient plus clair. Je me vois devenir un papy.”

Ça n’empêche pas que certaines personnes puissent éprouver du regret après une transition. L’organisme a d’ailleurs accompagné une personne en détransition.

“Cette personne est venue chercher nos services et on n’est pas fermé à ça comme organisme, car dans un parcours de détransition, tu fais une affirmation de genre. On ne veut pas ostraciser ces gens, en sachant que très souvent, ils vont être pointés du doigt. Ce qu’on constate, c’est qu’ils vivent beaucoup d’isolement parce qu’ils n’ont plus d’attaches à la communauté trans et non binaire. Dans le cas de la personne qui est venue nous voir, ça a permis des moments d’échange et de discussions qui lui ont fait du bien. On a pu lui donner des références, mais ce dont on s’est rendu compte, c’est que la personne avait surtout besoin de soutien et de se sentir moins seule dans tout ça”, raconte Mykaell.

“Les gens qui entament un processus de détransition ne regrettent pas nécessairement le parcours en soi, mais peut-être le manque de formation des personnes qui les ont accompagnées. Ils n’étaient peut-être pas au courant de tous les risques possibles. Il y a des gens qui, sans regretter la chirurgie, vont regretter la façon dont elle a guéri parce que ce n’était pas l’image qu’ils avaient en tête de leur corps d’après”, souligne-t-il.

Un outil de consentement en élaboration

Pour marquer le coup de ce 10e anniversaire, Trans Mauricie/Centre-du-Québec souhaitait développer un outil concret qui pourra perdurer et être amélioré d’année en année. Cet outil prendra finalement la forme d’un outil de consentement. Ainsi, pour chaque chirurgie couverte, l’organisme développe un arbre décisionnel que les professionnels pourront utiliser.

“On va consulter des personnes trans et non binaires qui ont eu des chirurgies pour établir quels sont les effets négatifs, les complications qui n’avaient pas été nommées et ce qui a été fait lors de ces complications. Y a-t-il aussi des alternatives qui existent, mais que les gens ne connaissent pas, comme du tatouage paramédical pour des cicatrices qui ont mal tourné, détaille Mykaell Blais. Dans les médias, on a beaucoup entendu parler du consentement des jeunes et des personnes plus marginalisées face à ce parcours. On s’est donc dit qu’on l’attaquerait de front en présentant un outil de référence le plus complet possible. Après avoir passé à travers tout ça, la personne professionnelle sera à l’aise de signer une lettre parce que tout aura été couvert. Et la personne repart avec l’outil et, si elle vit une complication, elle aura les solutions sous la main.”

“Je me souviens quand j’ai eu ma mastectomie. J’ai lu le document en diagonale. Tu es tellement stressé et tellement dans la préparation de tout ce que tu ne veux pas oublier pour la convalescence et tout le reste que ça peut faire en sorte que tu ne prennes pas bien le temps de tout lire. On veut simplifier tout ça, aussi pour les personnes qui ont une littératie moins élevée”, mentionne-t-il.

L’outil devrait être prêt pour décembre 2027.

“On est rendu à se réhumaniser”

Cet hiver, une étude du professeur Francis Dupuis-Déri de l’Université du Québec à Montréal, en collaboration avec la Fédération autonome de l’enseignement, venait confirmer une augmentation de l’homophobie, de la transphobie et de la misogynie dans les écoles du Québec. Mykaell Blais est à même de faire le même constat et se dit inquiet pour l’avenir.

“Les comités LGBT tombent à l’eau dans les écoles. On sent la même tendance dans la société en général aussi. On a des bénévoles qui se font traiter de fif. Ça fait huit ans que je travaille dans le communautaire LGBT et je n’ai jamais eu peur comme j’ai peur là. Je recommande à mon équipe de s’apporter du linge de rechange en plus de leur polo avec le logo de l’organisme.  On a aussi eu deux femmes trans qui ont été renvoyées parce qu’elles avaient fait leur dévoilement. Leur employeur a répondu: ”Fais ta plainte à la CNESST et je vais payer l’amende. Je préfère ça que de t’avoir”. On voit qu’on a des données pour nos jeunes, mais en ce moment, ces jeunes, il y a des adultes autour. Et les adultes autour, je dirais que ce ne sont pas les meilleurs modèles. On tolère des discours qu’on ne tolérait pas en 2018, en 2019, en 2020, et là, ce sont des commentaires tolérés sous le couvert que c’est de l’opinion.”

L’organisme a aussi vu, récemment, trois femmes trans choisir de retourner dans le placard et reporter leur parcours de transition en raison de l’ambiance dans la société. 

“On est rendu à se réhumaniser. À montrer qu’on est des humains”, note Mykaëll Blais.

Ce qui inquiète le directeur de l’organisme, c’est également le risque de voir des reculs sur le plan politique au Québec, à l’instar de ce qu’on peut constater aux États-Unis et ailleurs au Canada.

“Tous les organismes LGBT sonnent la cloche actuellement. On essaie beaucoup de parler aux politiciens et politiciennes. On n’était plus dans la réhumanisation il y a quelques années et là, on doit y revenir.”

C’est entre autres par la formation que Mykaell espère faire avancer les choses. Il propose d’ailleurs une formation, chaque année, aux étudiants en Techniques policières. “Ce sont toujours de beaux échanges. J’arrive dans des classes où les jeunes hommes ont une définition plus fermée de ce qu’est la masculinité. Je leur parle un peu de la façon dont j’ai développé ma masculinité, comment je la vis au quotidien, comment je vois d’autres de mes amis qui sont des hommes trans et qui la vivent de façon complètement différente sans que ça soit toxique. Ça amène de beaux échanges et un dialogue qui se déroule dans le respect. C’est ce genre de dialogue qu’il faut ramener à l’avant-plan”, affirme le directeur général de Trans Mauricie/Centre-du-Québec.

“C’est pour ça qu’on mise beaucoup sur nos alliés pour porter nos messages et rentrer dans cette forme de sensibilisation, poursuit-il. Il faudra que nos alliés se mettent aussi en mode dialogue. Il va rester des gens enfermés, fâchés et qui ne dérogeront pas de leur idée initiale, mais on va au moins peut-être rattraper les gens qui sont ambivalents”, conclut-il.