Beaucoup de neige? Ben voyons donc…

Photo de Bernard Lepage
Par Bernard Lepage

Vous jetez un coup d’œil par la fenêtre et vous êtes découragé! La neige tombe et tombe, les monticules s’accumulent et le tapis blanc s’allonge à l’infini. Y’a sûrement quelqu’un qui a oublié de fermer la salière tout en haut.

Promis, vous vous rappellerez toute votre vie de l’hiver 2008 mais vous avez sans doute oublié l’année 1961. En tout cas, si vous étiez là.

Le 25 février de cet hiver, la région de Montréal subissait une des pires tempêtes de verglas de son histoire (30 mm de pluie verglaçante). En Mauricie où les vents frôlent les 130 km/h, la température est beaucoup plus froide et c’est donc de la neige auquel les habitants ont droit. L’une des pires tempêtes de neige jamais connue se souvient Rolland Pronovost, un entrepreneur chargé d’ouvrir les chemins dans la municipalité de Saint-Adelphe.

C’était la misère noire dans les campagnes. Les rafales de vents provoquent des pannes d’électricité et Saint-Adelphe se retrouve quatre jours sans courant. C’est la catastrophe: les pompes à eau électrique ne sont plus en mesure de fournir d’eau potable. C’est donc en faisant fondre la neige sur le poêle qu’on arrive à s’abreuver et à remplir le réservoir de la toilette. Âgé aujourd’hui de 82 ans et habitant Saint-Georges de Champlain, Rolland Pronovost regarde la neige tombée en 2008 mais demeure imperturbable: il y en pas mal mais c’était pire en 1961! À l’époque pour ouvrir les chemins, il recevait 250$ par mille de route et l’essence lui coûtait 40 cents… le gallon, soit dix fois moins qu’aujourd’hui.

M. Pronovost était un entrepreneur très méticuleux, qui ne regardait pas les heures pour accomplir son travail. Il entretenait lui-même sa flotte de véhicules. Combien d’heures de soudage pour améliorer l’efficacité de ces camions de fortune? Il n’ose même pas y penser. Il y a cinquante ans rappelle-t-il, on mettait quatre à six hommes dans la boîte lorsqu’il fallait mettre du sable les routes. Tout était fait manuellement! C’était le système D comme on dit.

Un jour, à court de personnel pour pelleter, l’ingénieux homme met au point une boîte de camion comportant une petite porte sur le côté et un tourniquet en dessous pour permettre d’épandre le sable automatiquement. Une invention venait de voir le jour…

Il était vraiment impressionnant ce Rolland au volant de son Euclide, sa célèbre charrue d’armée qu’il avait modifié à son goût: d’énormes blocs de béton avaient été mis à l’arrière afin de lui donner plus de traction. Comme ça, on ne restera pas pris même si les roues à chaînes ne font pas le travail.

Dans le temps, la CSST n’existait pas. Sans doute que l’éther que Rolland Pronovost utilisait pour dégeler les cadrans de son tableau de bord ne serait plus permis aujourd’hui. Et puis faute d’un chauffage adéquat dans le camion, il conduisait d’une main et utilisait la seconde pour gratter le pare-brise. Décidemment, il n’y avait pas une minute à perdre.

Pourtant durant ces hivers là, c’est par dizaine d’heures, sinon des jours, que M. Pronovost pouvait demeurer absent de la maison familiale. Son épouse Béatrice Malenfant, toujours à ses côtés aujourd’hui après 55 ans de mariage, lui préparait des fèves au lard à 4 heures du matin. Et puis hop: une boîte à lunch pour deux jours, un thermos plein de café et beaucoup de barres de chocolat et on prenait la route… À son retour à la maison. Il est méconnaissable devant ses six enfants. Cet homme au visage buriné de noir – la combustion du moteur s’échappait à l’intérieur de la cabine – et ses yeux gorgés de sang, c’est pourtant bien papa!

Des anecdotes, il peut vous en compter à la tonne. Quand vous déneiger les routes sur le bord de la rivière Batiscan balayée par le vent, la poudrerie n’a plus aucun secret pour vous. Et que dire de cet incendie sur le rang Saint-Joseph, pas d’aqueduc pour empêcher la maison de brûler, Rolland Pronovost, également chef pompier de la municipalité, s’amène avec son immense souffleur et dirige la neige vers la résidence. C’était le seul moyen à l’époque dit-il comme pour s’excuser.

Mais ce 25 février 1961, c’est vraiment infernal! Une tempête qui lui reste encore plein de souvenirs. À bout de souffle, il se retrouve au bout de nul part, à bord de son Euclide, où il s’était endormi en conduisant…. Ne sachant plus, quelle journée on était et avec aucune trace de chemin. Qu’un désert blanc devant lui. Mais où est donc la route?

Et à la maison, c’est l’inquiétude. Béatrice Malenfant tient le fort. Elle a l’habitude mais cette tempête est plus inquiétante. On ne dort pas beaucoup lorsque ça fait 36 heures que ton homme est parti travailler, perdu dans cet enfer de neige et sans moyen de communication pour dire: Tout va bien.

Heureusement, Rolland est bien au chaud et protégé du froid avec cette combinaison épaisse d’une pièce que lui a fabriquée sa tendre épouse. Sans le savoir, l’ancêtre de la suit de ski doo était né.

Aujourd’hui, Rolland Pronovost sourit lorsqu’il lit dans le journal les histoires des municipalités qui ont défoncé leur budget de déneigement et qui ne savent plus où déposer ces neiges usées.

Voilà longtemps qu’il a cessé d’entretenir les routes mais il se fait encore la main en nettoyant méticuleusement son entrée de cour. Cette année, il s’est même offert un cadeau en souvenir du bon vieux temps: il a acheté un souffleur à neige.

Ces jours-ci, parfois en silence la nuit, il se lève et se dirige vers la fenêtre afin de voir la neige tombée. Devant ce magnifique spectacle, il se dit à lui-même: Ça, c’est un hiver comme dans le temps… * Cet article a été rédigé en s’inspirant des souvenirs écrits par Sylvie Pronovost, de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, qui les a elle-même recueillis de son père, Rolland.

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