La 1e Classique racontée par l’un des gagnants

Photo de Bernard Lepage
Par Bernard Lepage

Le 31 août 1977, L’Hebdo du Saint-Maurice publie un reportage tiré d’une entrevue réalisée avec l’un des deux vainqueurs de la première Classique en 1934: Victor Gélinas. Le portrait qu’en fait le journaliste Jean-Charles Neault est riche à souhait. Voici l’intégral de ce reportage…

En 1934, le Club Radisson de Trois-Rivières organise la première Classique internationale de canots de la Mauricie dans le cadre des fêtes du Tricentenaire des Trois-Rivières. En fait, cette course commémore le souvenir du Père Buteux (Jésuite missionnaire assassiné et jeté dans les eaux du Saint-Maurice). Les vainqueurs, MM. Victor Gélinas et Jos «Bine» Lachance. Ce dernier est décédé il y a une vingtaine d’années. Quant à son coéquipier…

Cheveux courts, grassouillet et quelque peu petit de stature, il est d’une vitalité étonnante pour son âge (il aura 75 ans en février). Sous ses lunettes, des yeux très brillants qui vous suivent sans arrêt. Un rire fort communicatif anime un visage rond et souriant. Bref, il fait partie d’une race de gens peu commune aujourd’hui dans ce siècle fou: celle des gens heureux.

Ses premières paroles s’adresseront à son ancien partenaire de travail et de compétition: Jos «Bine» Lachance: «C’était un homme ça, mon p’tit gars. Parce qu’au moment de sa première course, il avait 52 ans. On travaillait comme guide au lac La Pêche. Lui, il guidait avec son garçon. Jos a entendu parler de la course le premier et il est venu me voir pour qu’on course ensemble.»

1ère étape

M. Gélinas se souvient de cette course comme si elle s’était déroulée la veille. «La première étape! Ben, on n’a pu se rendre à Grand-Mère en canot. On s’est trouvé pris dans les billots. Y sont venus nous chercher avec le bâteau de Jean Crête aux Piles. C’était bouché dur vis-à-vis Pointe-à-Mine. Contre les billots, y avait rien de préparer pour ça dans la première course. Notre canot, c’était celui qu’on prenait pour guider. Il pesait 75 livres et il était semblable à ceux des autres équipes.»

Puis, il reprend: «La première journée de la course, Jos a été malade. On avait apporté de l’eau, des sandwiches au jambon cuit que ma femme avait faites, une boîte de grosses tomates en cannes, d’autres affaires aussi. Ça n’a pas été long qu’il a été malade.» Comme pour défendre Jos de ses malaises, M. Gélinas ajoute: «C’est pas surprenant, c’était un gars bien bâti, avec des mains grosses comme ça, qui mangeait tout le temps. Pis à 52 ans, s’il avait eu mon âge. Son estomac n’était plus bon.»

Mais son plus gros défaut, c’était d’attendre les autres canots. Il n’arrêtait pas de vouloir attendre les autres canotiers. On était en avance, pis Jos ralentissait. La première fois qu’il a été malade, le père Dontigny (Philippe Dontigny, de Rivière-aux-Rats) nous a dépassé. Mais après, on l’a rejoint. Là, j’ai dit à Jos: «c’est pas de mon affaire mais si on attend trop, le canot de Théo Normandeau va passer en avant de nous autres.»

Moment de silence et M. Gélinas enfile: «À Mékinac, le canot de Théo Normandeau et Atchez Grenier nous a dépassé parce qu’eux, ils connaissaient mieux la rivière. Rendu au bâteau de Crête, Normandeau était déjà là. Y sont arrivés quelques instants en avant de nous autres. C’était un gars instruit et il a fait un petit discours en disant qu’il était le premier puis qu’il serait le premier le lendemain.»

Il faut dire qu’au début de la Classique de 1934, la course se divisait en deux étapes: de La Tuque à Grand-Mère et de Grand-Mère aux Trois-Rivières. La course était donc, à la fois, une épreuve de vitesse, de force et surtout d’endurance.

2e étape

En riant, M. Gélinas poursuit: «Le lendemain, nous sommes partis deuxième avec nos secondes de retard sur Théo et Atchez. Rendus à Shawinigan, nous étions trois ou quatre canots côte-à-côte. Jos, lui, il attendait encore. J’ai dit à Jos: «Qu’est-ce qu’on fait Jos «Bine», cé-tu une parade ou une course? Il a dit, on course. Bien j’ai dit si on course, coursons ou bien je débarque au quai. Là, on a ramé pis Jos aussi jusqu’aux Trois-Rivières et on a gagné.»

Comme bourse, Jos «Bine» Lachance et Victor Gélinas reçurent chacun 40$ de la Shawinigan Water & Power (la compagnie qui commanditait l’équipe), 40$ des Américains (comme cadeau de la victoire) guidés à la pêche par les deux canotiers et un dollard d’Albé Matteau quand ce dernier serra la main des vainqueurs au quai aux Trois-Rivières.

34-35-36

Les vainqueurs de la première Classique de canots se séparèrent pour la deuxième Classique. «La première année, Jos avait 52 ans et moi 31 ans. J’étais dans la fleur de l’âge. Aux portages, je partais avec le canot sur le dos et Jos avec les avirons. Il n’était pas capable de me suivre parce qu’il n’avait pas de jambes; mais, il avait de gros bras. Moi, j’étais orgueilleux. Assis en avant, je ramais toujours très fort. En 1935, Jos «Bine» ne m’a pas redemandé parce que Théo Normandeau voulait courser avec. Ils ont terminé deuxième. C’était encore bon, à 53 ans.

En 1936, Jos m’a redemandé mais je lui ai dit de faire attention parce qu’il avait vieilli de deux ans. On y est allé, mais rendu au rapide Croche, on a abandonné. Jos avait des crampes d’estomac.»

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