Récit de Dre Patricia Marchand: La présence

Par superadmin

La médecine est une discipline qui progresse à vue d’oeil; c’est un fait. Malheureusement, on attribue trop souvent ces changements à la science et à la recherche plutôt qu’à l’être humain lui-même.

Patricia Marchand est la lauréate du Prix AMS-Mimi Divinsky d’histoire et narration en médecine familiale pour un récit rédigé par une résidente en médecine familiale Diplômée de l’Université Laval, elle termine actuellement sa résidence en médecine familiale à l’UMF de Shawinigan. Son désir est d’oeuvrer dans le milieu des soins palliatifs. Voici l’intégrale du texte qui lui a valu cette distinction.

La médecine a été façonnée autant par le médecin que par le patient. Il n’y a pas que les connaissances qui se bonifient avec le temps, l’homme aussi. On ne dit plus «je sais», mais bien «je vous comprends»… et encore, on n’entrevoit qu’une infime partie de la vie de l’autre.

La médecine donne à ses acteurs l’immense bonheur de découvrir une multitude de réalités. Un peu comme une fenêtre sur le monde que l’on ouvrirait le temps de vivre une nouvelle expérience, d’enrichir son vécu personnel.

Mon récit débute au printemps, alors que j’accueillais M. et Mme Camino à la «maison». Je travaille dans un centre de soins palliatifs et madame est atteinte de cancer en phase terminale. D’emblée, ce couple m’apparaît fort sympathique. Ils sont très près l’un de l’autre, dégagent une grande complicité et sont unis dans la santé comme dans la maladie, au-delà de la mort.

Monsieur me raconte qu’ils se sont connus quand ils avaient 16 et 17 ans. Voilà maintenant plus de 50 ans qu’ils parcourent le monde ensemble et la maladie s’apprête à les séparer. Les yeux brillants de souvenirs mais aussi de tristesse, il me dit qu’il a quitté son pays pendant la guerre pour aller vivre en Argentine où il l’a rencontrée. Ils ont par la suite immigré au Québec. Ils se sont mariés, ont deux grands enfants et plusieurs petits-enfants. Son accent espagnol colore ses histoires d’un soupçon de chaleur. J’ai toujours trouvé cette langue si vivante, si passionnée. Parfois, il cherche le mot juste et échange quelques phrases en espagnol avec son épouse. Il est très attentionné envers elle et veille du mieux qu’il le peut à ses soins et à son confort. Pourtant, on sent qu’il est démuni et ne sait pas quoi dire ou comment faire.

Madame est atteinte d’un cancer qui lui laisse le souffle court. Elle ne peut pas beaucoup parler, mais elle essaie de se faire comprendre le mieux possible par le personnel. À son arrivée, elle parlait, mangeait et se levait du fauteuil de temps en temps. Nos courtes

discussions étaient des moments privilégiés. Depuis quelques jours, elle est plus essoufflée; on a augmenté sa morphine et son oxygène. Elle a de moins en moins de périodes d’éveil. Lorsqu’elle émerge du sommeil, elle est souvent confuse et devient agitée, anxieuse. Ce matin, elle semble inconfortable.

Prisonnière

Quand j’arrive dans la chambre, madame est éveillée, calme, et regarde son mari. Elle me reconnaît, dit mon nom et me sourit. Elle respire rapidement et répond de façon brève aux questions. «Avez-vous de la douleur?». «Oui, je souffre!». «Où est-ce que vous avez mal?» «Je souffre parce que je suis prête à mourir et que ça ne vient pas.»

Elle trouve injuste de ne pas pouvoir mourir maintenant que tout est dit, que tout est fait. Elle se voit confinée à ce corps qui refuse de la laisser partir. Son mari sanglote de l’autre côté du lit. Sur le coup, je ne sais pas trop comment formuler mes pensées. Je demeure silencieuse.

Madame me dit vouloir parler à son mari. Je propose de les laisser seuls. Elle insiste toutefois pour que je reste. Son mari vient se placer à mes côtés. Madame me prend la main et regarde son mari droit dans les yeux avant de lui dire: «Je t’aime, je t’ai toujours aimé». Monsieur se penche pour serrer son épouse dans ses bras et madame ne me lâche toujours pas. De sa main libre, elle étreint son mari. Ils pleurent tous les deux en silence et se murmurent des mots en espagnol.

Mes balbutiements dans cette langue me permettent de comprendre qu’il l’aime beaucoup et qu’il ira la rejoindre au ciel. Je sens les digues de mes yeux céder et je pleure moi aussi, en silence. Lorsque madame me lâche la main, du revers, j’essuie mes larmes avant de sortir de la chambre sans trop attirer l’attention. Je m’en vais m’isoler dans un petit coin tranquille pour laisser libre court au torrent de tristesse et d’impuissance qui m’envahit. Je revois sa souffrance, je revois son amour, si profond. Il me faut une bonne quinzaine de minutes pour calmer ma douleur et faire cesser les soubresauts. Lorsqu’enfin je sors de mon refuge, je ne sanglote plus, mais mes yeux se remplissent par intervalle d’une pluie de désespoir.

Témoin

Je suis confuse, les émotions se bousculent en moi. Je me sens impuissante et privilégiée. Je sens qu’il faut que je retourne les voir, ne serait-ce que pour leur expliquer mon départ précipité… conclure notre entretien, mais leur dire quoi? Je retourne sans cesse cette question dans mon esprit. Que vais-je leur dire?

Je suis le témoin privilégié d’un amour si intense qu’il me donne le goût de crier à l’injustice. Injustice d’être malade et de devoir faire face à sa propre mort, mais aussi injustice de l’attendre maintenant qu’elle est désirée. JE suis le médecin, je devrais pouvoir faire quelque chose. N’ai-je pas étudié pendant des années afin de guérir? Je me sens inutile. D’un autre côté, je suis choyée d’avoir pu assister à ce partage si intense. Ils ont fait de moi la complice de leur amour, comme pour dire nous ne nous serons pas aimés en vain, car toi, tu en auras été témoin. À mon retour dans la chambre, l’inspiration m’est venue. J’allais leur dire que je les avais entendus. «Je préférais vous laisser seuls un petit instant. C’est un immense cadeau que vous me faites de partager ce moment avec moi. Pour ce qui est de votre demande, je ne me sens pas le droit de hâter votre départ, toutefois, je me fais un devoir de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour vous rendre confortable et faire en sorte que vous ayez le plus de moments de bonheur possible.»

Puis mon instinct me souffla qu’il fallait en profiter pour réconforter monsieur. «Et votre mari prend tellement bien soin de vous!» Elle hocha la tête et le regard qu’elle posa sur lui eut tôt fait de dissiper ses doutes. Je ne voulais pas qu’il demeure dans l’incertitude, je voulais qu’il sache que ce qu’il faisait était apprécié et adéquat.

Madame est décédée le lendemain. C’est ainsi que ces gens qui avaient généré tant d’émotions en moi m’ont appris à être une meilleure soignante, une meilleure personne. Ils m’ont fait grandir.

Nous nous efforçons de donner un sens à notre vie de tous les jours, mais lorsque nous sommes confrontés à notre propre mort, elle doit prendre un sens pour les autres aussi, afin que nous ne l’ayons pas vécue en vain. L’homme se définit par sa capacité à modifier son environnement et cela inclut ses semblables.

La médecine ne se limite pas au plan technique, elle inclut aussi l’accompagnement. Il ne faut pas avoir peur d’accompagner nos malades, ils peuvent nous en apprendre bien plus de la vie que tous les livres.

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