Les gens heureux ont une histoire

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Par Bernard Lepage

Les gens heureux n’ont pas d’histoire dit-on? Pas pour Simone Veillette et Albertin Leclerc qui se sont mariés le 14 septembre dernier. Les deux octogénaires étaient liés par un destin tiré tout droit d’un scénario hollywoodien…

Au milieu des années 1940 à Shawinigan, âgés d’une quinzaine d’années, Simone et Albertin se fréquentent. Elle s’apprête à terminer sa 9e année et lui travaille à casser des pierres à 10¢ de l’heure. Albertin prend une partie de son salaire pour aller voir des vues avec sa fiancée aux cinémas Cartier sur l’avenue Saint-Marc ou au Roxy au centre-ville.

Une future religieuse

Issues d’un milieu ouvrier, les deux familles sont pauvres. Afin qu’elle poursuive son éducation, Simone est envoyée à 14 ans à Montréal chez les Petites filles de Saint-François. Les frais sont assumés par l’Église mais en contrepartie, elle deviendra religieuse.

C’en est fini des amourettes de Simone et Albertin qui s’envoyaient en cachette des baisers sur le balcon des appartements où leur famille logeait.

Quatre années passent au cours desquelles lorsque Simone revient de temps en temps à Shawinigan, leurs regards se croisent en de rares occasions. À quelques semaines de prononcer ses vœux perpétuels, elle quitte le couvent avec l’accord de ses parents. Une condition toutefois: elle doit se marier.

Pas de problème, ils lui ont trouvée un mari: un ouvrier de la Carborandum. Pourquoi pas Albertin dont elle chérissait encore le souvenir? Non! Trainant une réputation de tête forte, le jeune homme travaille sur la construction tandis que l’autre a un emploi stable. L’affaire est classée et l’union est scellée en juillet 1951.

«Je veux me faire tuer»

De son côté, Albertin est un homme brisé. Il décide de s’enrôler dans l’armée et il est rapidement dépêché en Corée où le Canada mène la guerre contre la Chine communiste. Le Shawiniganais demande un billet aller seulement: «Je veux le poste le plus dangereux, demande-t-il à son commandant. Je veux me faire tuer!»

Dix-huit mois plus tard, en 1953, il revient au Canada mais avec cinq blessures au corps, conséquences d’éclats de bombes et d’explosion de mines. L’une d’elles provoquera quelques années plus tard l’amputation partielle de sa jambe.

Sur le front, Albertin entretien une correspondance avec une femme du Nouveau-Brunswick qu’il n’a jamais vu. Il l’épousera à son retour. «Un mauvais mariage», confie l’homme âgé aujourd’hui de 81 ans. Trois enfants sortiront de cette union qui aura durée 16 ans.

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De son côté, ce n’est pas plus rose pour Simone. En 39 ans de mariage, elle aura eu 10 enfants mais son existence est un enfer de son propre aveu. Cloisonnée entre quatre murs, elle n’a pas de vie sociale. Les enfants quittent la maison dès leur majorité atteinte. Pour survivre, elle écrit son journal personnel dans lequel… elle se remémore son amour de jeunesse. En secret, elle en parle même à ses filles qui ne connaîtront ce fameux valentin qu’une cinquantaine d’années plus tard.

Persuadé que la jeune fille qu’il a connue est morte, ou au mieux partie à l’extérieur, Albertin refait sa vie avec une nouvelle conjointe. Il partagera son existence durant 37 ans jusqu’à son décès en 2010.

Une partie de son destin se forge lorsqu’il ira habiter durant quelques mois un appartement de la résidence Les Jardins du Campanile à Shawinigan-Sud…

Le destin arrive par la poste…

En juillet 2012, Albertin Leclerc reçoit un appel. Une dame lui annonce qu’elle a reçu une lettre à son nom dans le nouvel appartement qu’elle habite aux Jardins du Campanile. Il est invité à venir la récupérer en personne…

Simone Veillette avait bien reconnu le nom de son ancien amoureux sur la lettre arrivée à sa nouvelle adresse mais pour savoir s’il s’agissait du même individu, il fallait qu’il vienne la chercher!

Au premier coup d’œil, elle le reconnaît mais pas lui. Quelques secrets dévoilés, connus d’eux-seuls, et le destin vient de s’accomplir. Albertin sent le besoin de s’asseoir…

«On a été déjeuner le lendemain et les amours ont repris comme s’ils n’avaient jamais arrêtés. Je l’ai toujours en dans la tête même quand je croyais qu’elle était morte», confie Albertin Leclerc sous les yeux admiratifs de sa tendre moitié.

La famille de Simone viendra rencontrer les jours suivants cet amoureux mystère dont leur mère leur avait toujours parlé. Quelques semaines plus tard, les fiancés annoncent à leurs proches leur mariage pour le mois de septembre. «On n’a pas eu des vies faciles», reconnaît Simone. «Moi, je voulais qu’elle prenne un peu de bonheur pour le reste de sa vie», rajoute Albertin.

En santé tous les deux, les nouveaux mariés vivent une véritable lune de miel. Le bonheur se dessine quelquefois au détour d’une banale conversation.

Lors d’une ballade en voiture, Simone regarde Albertin:

– Je sais ce que tu penses.

– Ah oui. Et qu’est-ce que je pense?

– On s’en va manger une crème molle.

Albertin sourit. Elle avait de nouveau deviné…

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