Les Autochtones sont dix fois plus nombreux que la moyenne dans les prisons

VANCOUVER — Un récent rapport de Statistique Canada révèle que les adultes autochtones ont été incarcérés à un taux dix fois supérieur à celui des adultes non autochtones dans six provinces. Les défenseurs des droits des Autochtones qualifient cette disparité d’ahurissante et d’obstacle à la réconciliation.

Statistique Canada a utilisé sa nouvelle mesure, appelée «indice de surreprésentation», pour établir ces conclusions concernant les Premières Nations, les Inuits et les Métis en Colombie-Britannique, à l’Île-du-Prince-Édouard, en Nouvelle-Écosse, en Ontario, en Saskatchewan et en Alberta en 2023-2024.

Le rapport indique que les Autochtones représentaient 33,2 % de la population carcérale dans ces provinces, alors qu’ils ne représentaient que 4,3 % de la population adulte totale de ces régions.

Les adultes autochtones étaient incarcérés à un taux de 89 pour 10 000 habitants en moyenne, comparativement à 8 pour 10 000 chez les adultes non autochtones.

Le document note également que 2,6 % de la population adulte autochtone a été incarcérée à un moment donné au cours de cette période et que ce taux a plus que doublé pour atteindre 7,3 % chez les hommes autochtones âgés de 35 à 44 ans.

Les experts juridiques et les défenseurs des droits des Autochtones n’ont pas été étonnés par ces résultats, disant qu’ils mettent en lumière des problèmes systémiques qui persistent après des siècles de colonisation.

«Les chiffres de ce rapport sont ahurissants, mais pas surprenants. Les Autochtones ne sont pas intrinsèquement plus criminels, mais ils sont davantage criminalisés», a dénoncé Kory Wilson, présidente du Conseil de justice des Premières Nations de la Colombie-Britannique, dans un communiqué de presse publié mercredi.

Le rapport indique également que la population noire était incarcérée à un taux trois fois supérieur à celui de la population blanche en Nouvelle-Écosse, en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique. Il souligne que les Noirs représentaient environ 13 % de la population carcérale en moyenne dans ces provinces, alors qu’ils ne constituaient que 3,3 % de la population adulte générale.

Statistique Canada qualifie la surreprésentation des adultes autochtones et noirs dans le système correctionnel canadien de «préoccupation importante et persistante».

L’agence fédérale affirme que la population noire est confrontée à «des défis sociaux et économiques liés aux préjudices historiques et actuels causés par les lois, les politiques et les pratiques coloniales, notamment la ségrégation raciale et les politiques d’immigration discriminatoires».

«Ces défis, aggravés par le racisme et la discrimination systémique, ont entraîné une surreprésentation des personnes noires dans le système correctionnel canadien», indique Statistique Canada dans un communiqué de presse publié mercredi.

Pour ce qui est de la surreprésentation des Autochtones, Statistique Canada estime qu’elle est attribuable à «des facteurs complexes et interdépendants, mais incontestablement liés au colonialisme, au déplacement, à la marginalisation socio-économique, aux traumatismes intergénérationnels et à la discrimination systémique».

«La surreprésentation des Autochtones dans les systèmes correctionnels canadiens est un problème ancien et profondément enraciné», soutient Statistique Canada.

Le rapport indique que la surreprésentation était plus importante chez les femmes que chez les hommes. Les chercheurs ont également déterminé que la surreprésentation des adultes autochtones en détention a augmenté chaque année de 2019 à 2024.

Un problème profond

L’avocate crie Eleanore Sunchild, qui habite à Saskatoon, soutient que les relations entre les peuples autochtones et le système de justice sont tendues depuis la colonisation. Elle souligne également que d’autres injustices peuvent expliquer les taux d’incarcération élevés, comme les traumatismes liés aux pensionnats.

«On a constaté une forte tendance à incarcérer les Autochtones, mais je ne crois pas que les gouvernements ont réalisé que c’est la colonisation qui a engendré ce problème», a-t-elle dit en entrevue.

Mme Sunchild a fait valoir que les autorités doivent aider les gens à guérir des traumatismes intergénérationnels.

«La situation ne s’améliorera pas tant que le gouvernement n’aura pas compris qu’il doit offrir une guérison réelle, concrète et significative aux Autochtones et leur donner les moyens d’y parvenir», a-t-elle affirmé, ajoutant qu’une transformation du fonctionnement du système de justice est nécessaire.

«Dans le système actuel, l’accent est mis sur la punition, la dissuasion et la dénonciation. On néglige la réhabilitation. Or, à mon sens, réhabilitation rime avec réconciliation.»

De son côté, Darryl Shackelly, directeur général de l’Association de travail et de consultation auprès des tribunaux autochtones de la Colombie-Britannique, œuvre depuis une trentaine d’années à aider les Autochtones à comprendre et à s’orienter dans le système de justice.

«Nous accueillons les personnes dans le système, nous les aidons à comprendre pourquoi elles sont là, comment se préparer aux comparutions devant le tribunal et comment elles en comprennent le déroulement», a-t-il expliqué.

Lui non plus n’est pas surpris par les conclusions du rapport.

«Ces statistiques sont restées très constantes tout au long de mes années dans le système judiciaire. Les Autochtones font face à de nombreux désavantages dans le système judiciaire.»

Il a précisé que cela pouvait inclure le profilage racial lors des arrestations ou des peines plus sévères.

Malgré cela, M. Shackelly estime que des progrès ont été réalisés, notamment la mise en œuvre de rapports spécialisés avant la détermination de la peine, appelés rapports Gladue, qui fournissent des informations sur les délinquants autochtones.

Il reconnaît toutefois qu’il reste du chemin à parcourir, soulignant que les services adaptés aux réalités culturelles offerts par des organismes comme le sien sont souvent sous-financés.