L’industrie pétrolière tarde à investir dans la décarbonisation malgré les profits

Nojoud Al Mallees, La Presse Canadienne
L’industrie pétrolière tarde à investir dans la décarbonisation malgré les profits

OTTAWA — Les dirigeants de l’industrie des sables bitumineux insistent sur le fait qu’ils sont tous pour la réduction des émissions et qu’ils feront de gros investissements dans les technologies vertes, mais ils maintiennent qu’il n’y a pas encore d’endroit où investir cet argent.

De nombreuses entreprises sortent d’une année de bénéfices exceptionnels non pas parce qu’elles ont produit davantage, mais parce que la guerre en Ukraine et les crises de la chaîne d’approvisionnement mondiale ont fait grimper les prix mondiaux du pétrole.

Le ministre de l’Environnement, Steven Guilbeault, a répété à maintes reprises au cours de la dernière année que les entreprises devaient prouver leur engagement en investissant une partie de cet argent dans des initiatives climatiques.

Mais dans une entrevue avec La Presse Canadienne, le chef de la direction de Cenovus, Alex Pourbaix, a indiqué que les entreprises agissaient «aussi agressivement qu’elles le peuvent».

«Nous n’en sommes pas encore au point où nous pouvons investir des milliards dans ces projets», a soutenu M. Pourbaix.

Cenovus est l’une des six sociétés de sables bitumineux de l’Alliance Nouvelles voies, un consortium créé pour collaborer à la décarbonisation complète de leur production d’ici 2050. Les sociétés envisagent de dépenser 24 milliards $ d’ici 2030 pour réduire leurs émissions, et les deux tiers de ce montant visent des systèmes de capture et de stockage du carbone.

Cependant, la question de savoir qui va payer ces investissements est un point de discorde.

Jusqu’à présent, le consortium a dépensé un demi-milliard de dollars pour la première phase de ces projets, selon le président de l’Alliance, Kendall Dilling.

L’industrie espère voir le gouvernement fédéral en faire plus pour égaler le financement offert par le gouvernement américain pour encourager le développement de l’énergie propre dans ce pays.

Le gouvernement libéral a fait valoir qu’il avait déjà mis en place des mesures incitatives pour l’industrie, notamment un crédit d’impôt à l’investissement pour les projets de captage et de stockage du carbone, et qu’il était maintenant temps pour l’industrie d’intensifier ses efforts.

«S’ils ne font pas ces investissements alors qu’ils réalisent des bénéfices records, alors quel sera le bon moment pour eux de faire ces investissements?» a demandé M. Guilbeault lors d’une entrevue en septembre. Si ce n’est pas maintenant, alors je ne sais pas quand.»

Les sociétés pétrolières et gazières ont enregistré des bénéfices records au cours des deux dernières années grâce à la flambée des prix de l’énergie. À une époque où l’inflation atteint son niveau le plus élevé en plusieurs décennies, la croissance des bénéfices des entreprises a fait l’objet d’un examen minutieux, certains appelant à des impôts sur les bénéfices exceptionnels pour absorber les bénéfices excédentaires.

Débat sur les taxes des bénéfices exceptionnels

Dans un nouveau rapport du Centre canadien de politiques alternatives, l’économiste principal David Macdonald a constaté que pour chaque dollar que les Canadiens ont dépensé pour la hausse des prix au cours des deux dernières années, 0,25 $ avait été consacré aux bénéfices du secteur pétrolier et gazier.

Cependant, M. Pourbaix a rejeté l’idée que l’industrie doive contribuer davantage aux coffres du gouvernement.

«Je pense que nous contribuons déjà de manière significative», a-t-il déclaré, estimant que l’industrie paiera entre 10 milliards $ et 12 milliards $ en impôts fédéraux cette année.

M. Pourbaix a souligné que les pays qui ont opté pour des impôts exceptionnels sur le secteur pétrolier et gazier avaient des systèmes fiscaux beaucoup moins progressifs que le Canada.

Andrew Leach, professeur d’économie à l’Université de l’Alberta, a toutefois indiqué qu’il était difficile de faire des comparaisons entre les pays, puisqu’au Canada, l’industrie paie à la fois des redevances et des impôts.

Et bien qu’il y ait beaucoup de débats sur la pertinence des taxes sur les bénéfices exceptionnels, le gouvernement fédéral et certains experts s’inquiètent du fait que l’industrie choisisse de ne pas investir ces bénéfices dans des projets de capture du carbone qui aideraient à décarboner les sables bitumineux.

M. Leach a dit s’inquiéter que la stratégie de l’industrie soit de susciter un certain enthousiasme chez les Canadiens et croit que cela incitera le gouvernement fédéral à injecter davantage de fonds pour couvrir une partie des coûts d’investissement.

Il juge aussi que cette stratégie pourrait se retourner contre eux, alors que les Canadiens regardent l’industrie engranger des profits records et envoyer de l’argent à ses actionnaires.

«Si les Canadiens commençaient à se demander: « Si les propriétaires des entreprises de sables bitumineux ne sont pas prêts à faire ce pari, pourquoi le devrions-nous? » je pense que cela deviendrait problématique pour eux.»

M. Pourbaix a indiqué que les dépenses seraient réalisées dans les phases ultérieures de ces projets et qu’entre-temps, les actionnaires devaient être récompensés. De nombreux géants pétroliers et gaziers canadiens ont choisi de le faire par l’entremise de rachats d’actions d’entreprises, une opération qui fait habituellement grimper le cours des actions.

Cela a incité le gouvernement fédéral à introduire une taxe de rachat d’actions de 2 % pour inciter les entreprises à réinvestir les bénéfices plutôt que de récompenser leurs actionnaires.

Mais certains défenseurs de l’environnement veulent voir le gouvernement fédéral aller plus loin.

Keith Stewart, stratège principal en énergie chez Greenpeace Canada, a affirmé que le fait que l’industrie ne mettait pas d’argent pour soutenir sa rhétorique sur le changement climatique était une bonne raison de mettre en place une taxe exceptionnelle.

«Ils attendent toujours que le gouvernement vienne les payer», a-t-il déploré.

Note aux lecteurs: Version corrigée. Andrew Leach est professeur à l’Université de l’Alberta, et non à l’Université de Calgary, comme indiqué par erreur dans une version précédente.

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